Répartition des tâches : genre et classe

[EDIT 24/02/2020 : quelques sources ajoutés, quelques idées développées]

La répartition des tâches domestiques au sein des ménages pose aujourd’hui souvent question. Elle n’est cependant qu’une facette de la question plus générale de la répartition des tâches dans la société.
Nous définissons les tâches domestiques comme “Activités usuellement considérées comme nécessaires au fonctionnement du logement”. Les tâches incluses dans cet ensemble sont généralement le ménage, la vaisselle, la lessive et l’entretien du linge, les courses, le soin aux enfants ou aux animaux mais aussi le bricolage ou le jardinage.


En 2010, le temps moyen consacré aux tâches domestique est de 2h24 pour les hommes et 3h52 pour les femmes. Cet écart moyen entre les genres, s’il s’est réduit ces dernières années, reste donc en moyenne d’une heure et demie par jour. Les enquêtes plus récentes constatent la permanence d’un écart femmes/hommes. L’importance accordée à cette question a récemment été illustrée par le concept de charge mentale. Celui-ci a été théorisé en 1984 par Monique Haicault pour décrire la « double journée », des femmes ayant une activité professionnelle mais dont l’esprit demeure préoccupé par la gestion des tâches domestiques. Ce concept a été mis en lumière plus récemment par une bande dessinée de l’auteure Emma, et a été repris à de nombreuses reprises par des articles de journaux, de magazines, de blogs etc. L’attention apportée à cette question est bienvenue, et des sondages laissent penser que la plupart des femmes et des hommes souhaitent parvenir à plus d’égalité dans ce domaine, mais les habitudes changent lentement, et des progrès restent à faire.


Le déséquilibre du temps de travail global, c’est à dire en prenant également le travail rémunéré en compte) entre femmes et hommes est plus réduit que le déséquilibre au sein des tâches ménagères seules, mais toujours en défaveur des femmes. Pour autant, cette répartition est toujours critiquable, parce que les tâches ménagères sont moins bien valorisées, et que ce travail non rémunéré est en moyenne plutôt le fait de femmes. Mécaniquement, cela laisse moins de temps à ces personnes pour se reposer, de consacrer plus de temps à leur loisir ou de s’impliquer plus dans leur emploi, d’où le constat de « double journée » lié à la charge mentale.
En outre, si de très nombreux sondages et articles traitent de la question de la répartition des tâches ménagères, ils concernent pour leur écrasante majorité des couples hétérosexuels, avec ou sans enfants. Le cas des familles monoparentales, les variables de la richesse ou de la classe sociale, la répartition des tâches dans les familles homosexuelles ne sont que peu abordées, quand elles le sont.
Les statistiques de l’INSEE de 2010 montrent que les retraités et les chômeurs consacrent plus de temps aux tâches domestiques que les salariés. Toujours selon l’INSEE, lLes parents de familles monoparentales consacrent aux tâches ménagères à peu près le même temps que des parents en couples. (les mères célibataires un peu moins, les pères célibataires un peu plus).
Il me semble que la querelle autour de la répartition des tâches ménagère est non seulement une question de temps libre, mais également une question de répartition des tâches selon leur valorisation (financière ou symbolique). Et je pense pouvoir faire un parallèle avec la répartition des tâches dans la société, car une dimension dans la répartition des tâches est souvent laissée de côté : celle de la classe sociale.

Une étude des ministères de l’emploi et de la santé indique que les couples éduqués et les plus aisés sont les plus susceptibles d’ ”acheter des services ménagers”, et que ces deux variables, l’éducation et l’aisance financière, ont plus d’importance que le statut marital des parents ou le nombre d’individus dans la famille. Cette autre enquête de l’IFOP montre que les femmes gagnant moins que leur mari s’acquittent un peu plus des tâches domestique que les femmes gagnant plus que leur mari. De plus, si la répartition des tâches ménagères dans les couples aisés est moins inégale que dans les couples pauvres, l’homme des deux types de couple participe en moyenne un temps égal aux tâches ménagères : c’est l’achat de service ménager qui allège la charge des femmes aisées. Ce même sondage montre une répartition plus égalitaire des tâches pour les personnes bi ou homosexuelles. Ce constat est partagé par le sociologue Sébastien Chauvin(1), mais celui-ci constate que dans les couples homosexuels, la situation change après le premier enfant, au détriment de la personne dont les revenus sont les moins élevés. Au sein du couple, la personne qui travaille le plus en dehors du domicile, donc qui gagnera plus en moyenne, aura moins tendance à s’acquitter des tâches ménagères. Il y a donc dans les faits une répartition du travail qui n’est pas forcément inégalitaire en termes de temps complet (tâche ménagères et extérieures) mais l’un-e des conjoint-e-s réalise principalement un travail payé et valorisé, et l’autre consacre plus de temps à un travail non payé et invisibilisé (les tâches domestiques).
L’inégale répartition du temps consacré aux tâches ménagères est donc influencée par la question des revenus, et ce n’est pas la seule.
Par exemple, toujours selon l’INSEE, la part du budget du foyer consacrée au logement est de 10,9% pour les 20% de ménages les plus riches (soit environ 2700 euros), alors qu’elle est de 24.2% pour les 20% des ménages les moins riches (soit environ 2600 euros).
Les plus aisés peuvent se permettre de passer plus de temps à augmenter leur capital (en travaillant plus, ou en se livrant à l’optimisation fiscale) ou tout simplement à leurs loisirs, et moins aux tâches quotidiennes. Ce déséquilibre ne peut que contribuer aux inégalités de revenu, de même que l’accès inégal à une éducation de qualité et aux réseaux (type rotary, anciennes promotions de hautes écoles, rallyes…).
Ce décalage s’illustre également au niveau des entreprises : ces dernières sont souvent organisées autour d’une échelle hiérarchique. En haut de la pyramide, un nombre réduit de personnes possède un grand pouvoir de gestion, et surtout de décision, alors que la plupart des autres membres de l’organisation en sont dépossédés. En parallèle, en bas de la pyramide hiérarchique, ou employés par des sociétés sous-traitantes, on retrouve des personnes souvent peu payées et cantonnées à des tâches comme le ménage, le service et/ou la livraison de nourriture ou autre tâche invisibilisée. Il est largement accepté que des livreur-e-s ou chauffeur-e-s pour Uber ou une entreprise similaire travaillent dans la précarité, avec des conditions de travail difficile, pour une rémunération faible, sans la protection du statut de salarié, afin que d’autres puissent, par exemple, rentrer après le dernier métro du soir ou se faire livrer un repas de restaurant sans avoir à quitter leur logement. Ces “faux indépendant-e-s » sont souvent des personnes précaires, ou des personnes qui peinent à trouver un emploi stable car peu ou pas diplômées, peu qualifiées(2). Aux USA, ces travailleurs et travailleuses comptent beaucoup de personnes retraitées dont la retraite est insuffisante.
On peut donc observer une division classiste des tâches domestiques : en haut les personnes qui ne font pas de tâches d’entretien, dans leur vie professionnelle comme personnelle, et en bas celle qui font pour les autres et pour elles, directement ou par le biais d’entreprises spécialisées, avec de nombreuses situations intermédiaires dépendantes de la richesse et du statut social de chaque personne.


Des solutions imaginables pour réduire ces inégalités peuvent porter sur la revalorisation et sur une meilleure répartition des emplois de service et d’entretien. On ne peut pas, pour le moment, faire disparaître les travaux “ingrats”, pénible ou dangereux (les ordures ne se débarrasseront pas seules), mais il est possible de limiter leur pénibilité en aménageant les tâches comme en limitant leur amplitude horaire pour une personne. On peut en revanche imaginer une part beaucoup plus large de la population effectuant ce genre de travail, mais pas plus de quelques heures par semaine.
Cette « nouvelle donne » serait illustrée par une répartition plus égalitaire du temps de travail dans et en dehors du foyer. Certaines tâches, comme le ménage, gagneraient aussi à être collectivisées. Au sein d’une organisation tout le monde pourrait, quel que soit son poste(3), prendre part aux tâches ménagères dont la répartition serait concertée. Cette répartition nécessite une négociation, puisque les besoins et les envies concernant le rangement et la propreté diffèrent selon les personnes. Mais on peut imaginer, par exemple, que toutes et tous participent au ménage, au rangement des parties communes si utilisées, au service des repas commun, comme on l’attendrait dans un couple égalitaire.


(1) : Voir son ouvrage, Sociologie de l’homosexualité, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2013

(2) Sur la question : https://www.lemonde.fr/economie/portfolio/2017/02/01/qui-sont-les-chauffeurs-uber_5072654_3234.html et http://www.socialter.fr/fr/module/99999672/843/qui_sont_les_livreurs__vlo_

(3) à l’exception bien sûr des personnes qu’un handicap temporaire ou non empêche de le faire.

2 réflexions sur “Répartition des tâches : genre et classe

  1. «  2h24 pour les hommes et 3h52 pour les femmes » La croyance en la portée heuristique de ce genre de moyennes minutées (il manque les secondes) est du domaine de la superstition (la croyance en la primeur d’un chiffre sur toute autre forme de représentation, croyance qui résulte de l’empire du management et de l’économisme sur les esprits).
    Essayez de vous en libérer. Interrogez-vous par exemple sur la méthodologie des enquêtes « ménagères » de l’Insee-Ined. Vous trouverez une modeste contribution dans ce sens en quelques articles commençant ici :
    https://critiquedufeminisme.blog/2013/08/18/la-querelle-du-menage-1-les-montres-molles-derfi/
    A vous relire,
    Cordialement
    F. Nicolas

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    1. Bonjour,
      Merci pour votre commentaire. Les biais des enquêtes Insee que vous décrivez sont indéniables. On peut malheureusement en dire autant de la plupart des enquêtes, y compris celles menées par des scientifiques (voir la « replication crisis » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Crise_de_la_reproductibilit%C3%A9).
      Pour autant, je fais le choix de croire ces données car :
      – L’ensemble des enquêtes que j’ai pu lire, française ou internationales, vont dans ce sens (y compris certaines prenant bien en compte le bricolage).
      – Cela correspond à ce que je vois autour de moi, quelle que soit la génération et ce y compris dans des milieux progressistes. Ce n’est pas grand chose, mais cela reste un échantillon de plusieurs dizaines de couples.
      – Un tel ordre des choses est cohérent avec l’idéologie « l’homme travaille, la femme s’occupe du foyer et des enfants », qui reste influente (de manière consciente ou non) chez certains esprits. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2586467?sommaire=2586548
      Je vous rejoins sur la nécessité de rester critique, et il est fort possible que cet écart ne soit pas le même que celui conclu dans les enquêtes. Mon opinion générale sur le sujet n’est pas fixée de manière absolue : pourrait changer si j’avais des preuves suffisamment fortes allant dans le sens d’une répartition égale, mais je n’en ai pas trouvé une seule. J’ai par exemple pris position sur les agressions faites aux hommes, du fait justement des preuves que j’ai pu obtenir. https://collectifimagine.wordpress.com/2019/01/09/pour-une-politique-anti-harcelement-plus-inclusive/
      Au plaisir,
      Nimrod

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