Dan Lyons – Disrupted – critique

Le boomer journaliste contre les zombies start-uppers.

Dan Lyons, 53 ans, journaliste de profession, est familier du monde des start-up. Il est notamment l’auteur du blog satirique Fake Steve Jobs, parodiant le défunt PDG d’Apple. Après avoir été viré de son journal, il a travaillé pour Hubspot (entreprise de vente de logiciels marketing aux entreprises sur la côte est des USA) entre Avril 2013 et Décembre 2014, et c’est cette période qu’il nous raconte.

Sous les paillettes, le malaise

Lyons, séduit par la sympathie et le charisme des deux fondateurs, est au départ réservé mais optimiste quant à ses perspectives à Hubspot. Cependant, une fois embauché, il subit de plein fouet le choc des cultures : les employés ont presque tous moins de 35 ans, et sont bien plus proches de la mentalité estudiantine que de celle des rédactions où il a travaillé jusque là. Les locaux de couleurs vives remplis de jeux et et d’instruments de musique, d’une lieux de siestes, d’un mur de bonbons, ne contribuent guère à le mettre à l’aise. Il découvre surtout avec horreur que, loin du travail gratifiant qu’on lui avait promis, son rôle est d’écrire des tutoriels informatiques sous les ordres d’un cadre même pas trentenaire. Pendant presque deux ans, il va naviguer de déception en déception et n’en plus pouvoir du jargon incompréhensible, de l’utilisation orwellienne des mots (lovable marketing content pour du spam, ou dire des personnes virées qu’elles sont diplomées ) de l’hypocrite culture de son entreprise, dont les pratiques sont à l’opposée des valeurs que prêchent ses fondateurs.

Un refrain connu, mais une histoire spécifique

Les histoires d’employé-e-s exploité-e-s dans les start-up, et les entreprises en général, sont nombreuses. Mais celle-ci se distingue de celles que j’ai pu lire ou entendre sur deux points.
Premièrement, l’entreprise elle-même, si elle a pris en route le train de la start-up nation, n’a rien de “disruptif”, à part peut-être la mise en concurrence exacerbée de ses employé-e-s et son modèle économique discutable. Ceci est vrai à la fois pour son domaine d’expertise (elle vend des logiciels de marketing à des PME) que pour ses pratiques. Comme presque toutes les entreprises traditionnels, la hiérarchie, à la fois de l’organigramme et de l’ancienneté, est stricte, et la loyauté à l’entreprise et au cadre est bien mieux récompensée que l’audace. L’entreprise ne brille pas non plus par sa transparance : les décisions sont prises par des patrons ou des cadres qui délèguent leurs applications à d’autres, et il arrive plusieurs fois à Lyons qu’on refuse de lui dire quel était l’auteur de décisions l’affectant. 
Secondement, Dan Lyons n’est pas, comme la plupart des employé-e-s de start-up, un-e jeune fraîchement sorti du collège, mais un vieil homme blanc (tirant parfois légèrement sur le vieux con) qui a déjà bien vécu, et est complètement détaché par rapport à la culture start-up, qu’il a côtoyé pendant la bulle dotcom. Sa mauvaise expérience n’est donc pas une désillusion pour lui, et il est clair dès le début qu’il ne reste pas par devoir ou parce qu’il est aliéné, mais uniquement pour l’argent, afin de permettre à sa famille de conserver le niveau de vie qu’il avait par le passé. Enfin, contrairement au classique burn-out, il subit plutôt un bore-out, et est placardisé mais pas trop maltraité, du moins jusqu’à ce qu’un nouveau supérieur ne le harcèle moralement.

Ok boomer

La discrimination âgiste dans son entreprise et dans le domaine des start-up en général est un des thèmes récurrents de l’ouvrage. Lyons, isolé autour de collègues plus jeunes que lui, ne subit pas de discrimination explicite mais est souvent la cible de moqueries, et souffre du fait que presque personne ne partage son vécu et sa culture.
Un tel vécu, répandu dans ce domaine est assez proche, bien que moins sévère, de ce que peuvent subir femmes ou personnes racisées, dans les start-up françaises ou américaines que Lyons évoque et critique également. L’homogénéité du personnel renforce donc un certain entre-soi néfaste pour les individus s’écartant de cette norme étroite.


Un récit crédible ?

Les anecdote de ce livre m’ont parfois parues ridicules, au point de me demander si l’auteur n’exageait pas l’attrait des dirigeants pour les phrases inspirantes navrantes, l’absence totale d’esprit critique de ses collègues face à la propagande patronale, les événements absurdes comme les Fearless Friday (Vendredi sans peur), journée entière d’activité collective obligatoire, la mise en spectacle de la joie des emloyé-e-s de travailler pour une si belle entreprise.
Il faut prendre en compte le fait que l’auteur donne parfois l’impression d’être, de manière modérée mais distincte, un vieux con ayant ses petites habitudes et appréciant l’entre-soi, le genre de personne habituée au storytelling, qui ne rechignerait pas à enjoliver ses déboires pour améliorer son récit.
Pour autant, plusieurs éléments me laisse penser que, si des exagérations ne sont pas à exclure, elles ont au minimum une base de vérité solide.  

Tout d’abord, les exemples de start-up ayant une culture toxique sont fréquentes. Citons Uber, Away (où on retrouve la même hypocrisie concernant la transparence qu’à Hubspot celle-ci est obligatoire pour les employés mais pas pour les patrons, et est juste un moyen pour les seconds de mieux surveiller les premier), Wework qui, de même qu’Hubspot mais a une toute autre échelle, a également été plombée par son modèle économique douteux et par les frasques de son patron. Cette absence de modèle économique viable malgré la confiance des investisseurs n’a rien d’exceptionnel : des entreprises comme Juicero, qui a essayé (sans succès) de vendre 400 dollars un pressoir pour sachets de fruits ou légumes alors même qu’il était aussi efficace de les presser à la main, ou.Theranos, qui n’était qu’une escroquerie, avaient levées plus de 100 millions d’euros pour la première et 700 millions pour la seconde.

De plus, deux des cadres de Hubspot, tous deux personnages importants du témoignage, ont été licenciés après avoir tenté d’obtenir illégalement une copie du manuscrit avant sa parution. Il est également possible de trouver également des documents auquel Lyons fait référence, comme le slidshare de Dharmesh Shah, le co-fondateur d’Hubsot, rempli d’acronymes et d’une ode à la liberté (ici, la liberté d’être exploité), ou cet article du directeur marketing (celui qui a été licencié pour l’histoire du manuscrit) où il liste ses raisons parfois discutable de refuser des CV, article dont il est également fait référence dans l’ouvrage.

Faut-il jeter les startups avec l’eau du bain ?

Comme nous avons pu le voir, les startups dysfonctionnelles pour une raison ou une autre sont nombreuses. Cela ne veut pas dire que toutes les start-up sont ridicules et/ou non viable économiquement et/ou n’apportent rien à la société. Une part d’entre elles possèdent une vocation sociale affirmée, ou représentent un progrès technologique significatif. L’existence malgré tout d’autant de startups néfastes ou inutiles n’est pas (uniquement) dû au caractère anti-social ou charlataniste de certain-e-s des dirigeant-e-s, ni à la crédulité des investisseurs. Il est avant tout le résultat d’un modèle économique spécifique.


A qui profite le crime ?

Si ils et elles sont souvent visées pour leurs frasques, dirigeant-e-s de start-up ne sont pas les seules à blâmer pour les comportements toxiques qu’on y trouve. Le milieu, qui voue un culte aux “génies”, contribue à rendre les dirigeant-e-s intouchables, puisque nombre de comportements abusifs sont considérés comme simplement excentriques. De plus, les start-ups se basent sur un modèle de financement spécifique : les fond de pension financent généreusement de nombreuses startups, avec l’espoir que l’une d’elle devienne “le nouveau Facebook” et que les fonds rapportent leur mise. Les start-ups n’ont pas à être rentables au début, mais doivent soutenir une croissance très forte, d’au moins 50%, et souvent bien plus, pour conserver la confiance des investisseurs . cela implique des objectifs très élevés, donc des pratiques toxiques, par exemple en encourageant une culture de l’effort favorisant les heures supplémentaires pas forcément payées et limitant les congés, ou en licenciant à tour de bras toute personne n’atteignant pas ses quotas de production.

Un tel système est particulièrement néfaste car, si les conséquences négatives des pratiques de travail, et parfois des changements sociétaux que les start-ups touche les salariés et la société dans son ensemble, les personnes qui en touchent les bénéfices sont principalement les investisseurs et les patrons, qui s’enrichissent même quand la startup est un fiasco.


Pour finir

Cet ouvrage, assez facile à lire et parfois drôle, est un témoignage utile, bien qu’un peu daté sur le monde des startups. Car celles-ci, malgré les discours qu’on peut entendre, ne sont pas si novatrices, et sont juste une nouvelle forme d’entreprise capitaliste. Cette forme, comme les autres, est efficace pour générer du profit, mais tout le reste est secondaire : certaines startups sont des lieux où il fait bon travailler, d’autres mettent au point des innovations bénéfiques pour la société, mais de tels progrès sont en surplus des bénéfices pour l’entreprise, et lorsqu’il faut faire un choix, c’est la rentabilité qui prime. C’est pour cela que je pense que nous ne pouvons faire confiance aux startups, pas plus qu’aux capitalisme en général, pour rendre notre monde meilleur.

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