bell hooks – Ain’t I a woman – critique

(Les citations de l’ouvrage ont été traduites par mes soins de la version. Leur version originale est donnée en bas de page)

bell hooks, intellectuelle et militante afro-américaine, est née en 1952. Elle avait donc 30 ans à la sortie de son essai, “Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme et était déjà familières des milieux intellectuel comme militant. Le sexisme et le racisme que subissent les femmes noires dans ces espaces sont l’un des sujets de cette ouvrage, de même que l’histoire des mouvements féministes du XIXe jusqu’aux années 70, ainsi que de la spécificité de la condition des femmes noires dans le système esclavagiste et des conséquences sur les mentalités qu’à eu ce système.

Horreurs et héritage de l’esclavage : la dévaluation de la femme noire

L’esclavage, et son vécu par les femmes noires, est l’un des thèmes abordés par bell hooks. En effet, contrairement à l’idée reçue qui voudrait que le sort des femmes, en tant qu’esclaves de maison, ai été plus enviable, celles-ci ont été, toujours autant et souvent plus que les esclaves hommes, humiliées et agressées de manière systématique.

L’esclave noir était exploité avant tout comme laboureur dans les champs; l’esclave noire était exploitée comme laboureuse dans les champs, comme domestique au sein du foyer, comme procréatrice et comme l’objet d’agression d’hommes blancs.”(1)

La systématicité de ces viols et agressions sexuelles par les hommes blancs comme noirs, pendant et après la période de l’esclavage, qui donna naissance au stéréotype de la femme noire (en tant qu’archétype) dépravée et sexuellement disponible (en opposition à la femme blanche pure et innocente). Possédant un emploi par nécessité, la femme noire était également décrite comme une matriarche qui, en gagnant plus que son mari, l’émasculait et l’empêchait de s’affirmer comme le protecteur de sa famille. Ces stéréotypes, blâmant les femmes noires de ce dont elles sont victimes, relèguent la femme noire à une figure imparfaite face à la norme (la blanchité, la masculinité), qui mettrait en péril l’ordre sociétal en séduisant les hommes blancs et en empêchant les hommes noirs de pourvoir seuls aux besoin du foyer.

Les femmes noires, dans l’ombre des luttes militantes

Au sein des luttes militantes, les femmes noires ont été ignorées deux fois : par les organisations féministes, centrées sur les femmes blanches des classes moyennes et supérieures, et par les organisations des droits civiques, centrées sur les hommes noirs.
Les femmes noires, même quand elles se sont investies dans ces combats, ont été ignorées et/ou rejetées, par ces deux groupes dont une partie des individus s’est battue non pas pour changer le système au profit de tous et toutes, mais pour se faire une place en son sein.

bell hooks critique ainsi le manque de recul des féministes libérales, qui leur a valu l’hostilité des femmes noires laissées de côtées.
“Bien qu’aux Etats-Unis les femmes blanches des classes supérieures et moyennes souffrent de discrimination et d’abus sexistes, elle ne sont pas un groupe aussi oppressées que celui des blanches pauvres, ou des femmes noires ou asiatiques. Leur réticence à faire la distinction entre les degrés de discrimination ou d’oppression a causé les femmes noires à les considérer comme des ennemies.”(2)


L’intersectionnalité

C’est à partir de ce constat qu’elle défend la nécessité de prendre en compte l’environnement idéologique qui influence l’ensemble des individus, et pour les groupes sociaux de se lier en prenant en compte leurs différences et les oppressions propres. hooks théorise ainsi sans la nommer l’intersectionnalité des luttes, fondement de la troisième vague féministe.

“La (révolution féministe) commence par l’acceptation de chaque femme que les femmes étasuniennes sont toutes sans exception, par leur socialisation, conditionnées par à des degrés divers à être racistes, classistes, sexistes, et que nous désigner comme féministe ne change rien au fait que nous devons faire un effort conscient pour nous débarrasser des effets de ce conditionnement négatif. Si les femmes veulent une révolution féministe, nous devons prendre nos responsabilités pour les réunir par une solidarité politique. Cela veut dire que nous avons la responsabilité d’éliminer toute force qui les divise. Le racisme est l’une d’elles. Les femmes, toutes les femmes, ont des comptes à rendre par rapport au racisme, qui nous divise tous.”(3)

Un livre d’actualité ?

Comment ce livre, écrit au début des années 80, a-t-il vieilli ? Somme toute assez bien, puisque les thématiques abordées sont pour certaines toujours d’actualité. La question de l’intersectionnalité dans les luttes, ici limitée au  sexe, à la race et à la classe, a été depuis étendue à d’autres oppressions et est devenue centrale dans les discours, mais fait encore parfois débat, et n’est pas toujours appliquée dans les faits. Le féminisme libéral pro-capitaliste dénoncé par bell hooks est encore puissant culturellement, aux Etats-Unis (illustré par les figures de Hillary Clinton ou Elizabeth Warren, soutenues par de nombreux médias et personnalité) comme en France. 

L’apport de cet ouvrage ne se limite pas à ces question. bell hooks aborde d’autres problématique, toujours avec justesse. Elle fait par exemple la distinction, fondamentale selon moi, entre la liberté libérale individualiste, et la liberté que j’appelle “liberté comme bien commun”, qui présuppose à la fois la liberté des autres individus et l’égalité réelle par rapport à elles et eux.

“Il ne peut y avoir de liberté pour les hommes noirs tant qu’ils défendront la soumission des femmes noires. Il ne peut y avoir de liberté pour les hommes patriarches de toutes races tant qu’ils défendront la soumission des femmes. Le pouvoir absolu des patriarches n’est pas libérateur. La nature du fascisme est telle qu’il contrôle, limite et restreint les meneurs de même que les personnes que le fascisme oppresse. La Liberté (et je ne parle pas juste de la simple notion de faire ce qu’on veut) positive, qui donne à tous les humains l’opportunité de définir leurs destins de la manière la plus saine et la plus productive, ne pourra être une réalité concrète que lorsque notre monde ne sera plus raciste ni sexiste.”(4)

Elle théorise également, avant les universitaires, la notion de “masculinité toxique”.

“Être un oppresseur est par nature aussi déshumanisant, anti-humain que d’être une victime. La patriarchie force les pères à agir comme des monstres, encourage les maris et amants à être des violeurs dissimulés; elle apprend à nos frère à se sentir honteux de veiller sur nous, et nie à l’ensemble des hommes une maîtrise de leurs émotions qui pourrait être une force leur permettant de s’affirmer et leur rendant leur humanité.
Les hommes sont encouragés à considérer de manière obsessives les femmes comme l’ENNEMI, afin qu’ils permettent à d’autres forces, celles qui sont véritablement  les puissants éléments déshumanisants de la société américaine, de les déposséder chaque jour de leur humanité.
Le groupe restreint de femmes et d’hommes patriarcaux qui modèlent le capitalisme américain ont fait du sexisme une marchandise qu’elles et ils peuvent vendre tout en conditionnant les hommes à penser que leur identité, leur valeur et leur dignité en tant que personne peuvent être obtenue via l’oppression des femmes. Cela est l’arme qui permet aux patriarches de garder les hommes dans un état de soumission.”
(5)

Malgré ses quarante ans, ce livre reste donc une lecture intéressante du fait de sa clarté et de son appui sur nombre de sources historiques. Écrit sans termes techniques ou jargon, je le pense particulièrement adaptée ou personnes progressistes mais non militantes, qui peuvent mieux comprendre par ce biais les enjeux de l’intersectionnalité dans les luttes.
Pour résumer, cette lecture, toujours actuelle, est indispensable si on s’intéresse à l’histoire de l’esclavage, si on s’intéresse de près ou de loin aux luttes sociales quelles qu’elles soient, et surtout si on y prend part, si on veut mieux comprendre pourquoi l’intersectionnalité est centrale dans les luttes.

(1) The black male slave was primarily exploited as a laborer in the fields; the black female was exploited as a laborer in the fields, a worker in the domestic household, a breeder, and as an object of white male sexual assault.

(2) Despite the reality that white upper and middle class women in America suffer from sexist discrimination and sexist abuse, they are not as a group as oppressed as poor white, or black, or yellow women. Their unwillingness to distinguish between various degrees of discrimination or oppression caused black women to see them as enemies.

(3) The process begins with the individual woman’s acceptance that American women, without exception, are socialized to be racist, classist, and sexist, in varying degrees, and that labeling ourselves feminists does not change the fact that we must consciously work to rid ourselves of the legacy of negative socialization. If women want a feminist revolution, then we must assume responsibility for drawing women together in political solidarity. That means we must assume responsibility for eliminating all the forces that divide women. Racism is one such force. Women, all women, are accountable for racism continuing to divide us.

(4) There can be no freedom for black men as long as they advocate subjugation of black women. There can be no freedom for patriarchal men of all races as long as they advocate subjugation of women. Absolute power for patriarchs is not freeing. The nature of fascism is such that it controls, limits, and restricts leaders as well as the people fascists oppress. Freedom (and by that term I do not mean to evoke some wishy-washy hang-loose do-as-you-like world) as positive social equality that grants all humans the opportunity to shape their destinies in the most healthy and communally productive way can only be a complete reality when our world is no longer racist or sexist

(5) To be an oppressor is dehumanizing and anti-human in nature, as it is to be a victim. Patriarchy forces fathers to act as monsters, encourages husbands and lovers to be rapists in disguise; it teaches our blood brothers to feel ashamed that they care for us, and denies all men the emotional life that would act as a humanizing, self-affirming force in their lives.
Men are encouraged to phobically focus on women as their ENEMY so that they will blindly allow other forces—the truly powerful de-humanizing elements in American life—to strip them daily of their humanity.
The select group of patriarchal women and patriarchal men who shape American capitalism have in fact made sexism into a commodity that they can sell while at the same time brainwashing men to feel that personal identity, worth and value, can be obtained through the oppression of women, and that is the ultimate weapon by which patriarchs keep men in states of submission.

2 réflexions sur “bell hooks – Ain’t I a woman – critique

  1. Merlin

    Salutation confinée,

    Les coquilles:
    Petite faute au nom de hooks dans le premier paragraphe sur l’intersectionnalité.
    Dans la traduction de cette même partie, répétition du mot « sont » à la deuxième ligne.
    Dans la partie « un livre d’actualité », deuxième ligne, il manque un « les » devant « thématiques abordées ».

    Réflexion:
    J’aimerais beaucoup questionner ta conception de la liberté qui apparaît encore dans cet article (dans l’interprétation que tu fais du texte 4).
    Si seulement il y avait un article dédié qui permettrait d’y voir plus clair et d’en discuter…

    J’aime

    1. Salutations,

      Merci pour tes remarques sur les coquilles. Elles sont corrigé.
      Un article autour de la notion de liberté est bien dans les cartons ! Il devrait être publié d’ici quelques semaines.

      J’aime

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