André Gorz – bâtir la civilisation du temps libéré – critique

Cet ouvrage assez court (57 pages) regroupe trois articles écrits par André Gorz, philosophe et journaliste, pour le Monde Diplomatique.

Le premier d’entre eux, Leur écologie et la nôtre, a été publié en 1974. Gorz y prédit la récupération de l’écologie par le système capitaliste, à laquelle il s’oppose, considérant que « La lutte écologique n’est pas une fin en soi mais une étape« . Selon lui, une politique écologiste sans politique anti-capitaliste conduirait à un accroissement des inégalités et une baisse de la croissance, puisque les entreprises choisiraient de conserver leurs marges au prix d’une augmentation des prix, et que les produits polluants deviendraient des produits de luxe.

46 ans plus tard, l’accroissement des inégalités, et la légère baisse de la croissance mondiale a bien lieu, bien que le prix des denrées polluantes n’ait pas augmenté de manière significative. Cela peut être dû au fait que, pour le moment, et bien que des normes écologiques existent, la France comme la plupart des États développés n’a pas entamé de véritable transition écologique, et encore moins forcé les entreprises à le faire. Si des réglementations existent, l’augmentation de la productivité a pu contribuer à en éponger les coûts, d’autant plus qu’ils sont sans commune mesure avec ce que coûterait une véritable transition écologique : le « green new deal » proposé par Bernie Sanders coûterait des centaines de milliards pour les seuls États-Unis.

Concernant la récupération de l’écologie par le capitalisme en revanche, la prédiction de Gorz s’est bien réalisée : les partis écologistes principaux de ces dernières décennies, s’ils sont classés à gauche, sont de tendance réformiste et ne remettent pas en cause le système capitaliste. C’est particulièrement vrai pour le mouvement EELV, héritier du parti « les verts » et parti écologiste dominant sur la scène politique française. Celui-ci, après son alliance avec le PS pour les élections législatives de 2012, a pris un virage vers le centre par la volonté de son dirigeant, Yannick Jadot. Cette allégeance des partis écologiste au modèle économique dominant est une tendance qu’on retrouve ailleurs en Europe.
Cela ne veut bien sûr pas dire que tous les courants écologistes sont pro-capitalistes : ce n’est le cas ni des écologistes libertaires tels que Murray Bookchin ou les tenants de l’écologie profonde. La domination des partis écologistes pro-capitaliste dans le discours a néanmoins été significative ces 40 dernières années. Il est possible que cela change à moyen terme, puisque des mouvements plus radicaux, tels que Extinction Rébellion, commencent à émerger.

Les deux autres articles,  Pourquoi la société salariale a besoin de nouveaux valets et Bâtir la civilisation du temps libéré, respectivement publiés en 1990 et 1993, sont plus récents, et traitent avant tout de la question du travail.

Gorz y parle de la conséquence des gains de productivité en Europe, qui causent la baisse du nombre d’emplois non qualifiés disponibles et la montée de la précarité, contribuant à désintégrer le tissu social. De fait la classe ouvrière a effectivement “disparu”, non pas dans les faits (bien que la proportion d’ouvriers en France ait baissée), mais dans les représentations : les ouvriers ont disparu des médias, des assemblées et des partis politiques.

La tendance discerné par Gorz s’est accentuée depuis l’écriture de ses articles : la classe ouvrière tend à s’atomiser. Elle se confond de plus en plus avec le “précariat”, qui regroupe l’ensemble des travailleur-se-s employés dans le cadre de contrats à durée limitée, et/ou qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté malgré leur emploi.

La part croissante des CDD, mais également des emplois étudiants et stages, des services civiques, de l’intérim, des auto-entrepreneurs (dont certains sont de fait des salariés déguisés), de la sous-traitance contribuent à l’isolation des travailleurs et travailleuses, à leur mise en concurrence, à l’augmentation du turnover dans les entreprises. Tous ces phénomènes rendent plus difficile l’organisation syndicale des salariés : le taux de syndicalisation a fortement baissé depuis les années 70, et n’est plus que de 8% dans le secteur privé.

Cette tendance est le résultat de l’augmentation de la productivité, liée à l’automatisation qui, après avoir touché les emplois non qualifiés, pourrait contribuer à supprimer des emplois dans de nombreux autres secteurs dans les prochaines années La part des emplois de services est grandissante, à la fois nourrie par les « besoins » de la classe aisée, le manque de temps de nombreux individus, et surtout le besoin de travailler pour pouvoir subvenir à ses besoins, puisque le chômage est élevé et que les allocations sont sous condition.
Gorz insiste sur cette montée en puissance de l’économie des services, et met cette nouvelle économie en parallèle avec les serviteurs des siècles passés. Il considère qu’une meilleure répartition des richesses et du travail permettrait de faire baisser le nombre d’emplois de “serviteurs”. Le monde du travail actuel, constitué de maints “bullshit jobs”, est le résultat actuel d’une absence de mesure dans ce sens. Les conséquences en sont dramatique : le burn-out aurait déjà touché plus d’un tiers des travailleur-se-s français-e-s. La situation est cependant différente au niveau mondial, où la proportion de travailleur-se-s dans l’industrie a augmenté depuis 1995. Cette augmentation est cependant liée en premier lieu à la baisse de l’importance du secteur primaire, évolution qui a eu lieu dans les pays développés lors de la révolution industrielle, et il est probable, si la situation évolue de manière similaire dans les pays du Sud, que ces derniers finissent eux par voir la part de l’industrie diminuer dans leur économie.

Bien que la situation ait évoluée depuis le début des années 90, le modèle de société que propose Gorz n’est en rien obsolète : il propose une répartition juste des ressources, avec un « salaire social » permis par l’augmentation de la productivité, permettrait plus de temps pour les activités non économiques, par exemple au sein d’associations. Ce projet de société possède également une dimension écologique. La société post-capitaliste qu’envisage Gorz devrait selon lui, garantir une autonomie et une sécurité croissante aux individus, mais aussi éliminer progressivement la surconsommation. C’est ce genre de projet que défendent partisans du revenu de base, voire de la redistribution de l’ensemble des richesses dans un « salaire à vie« .

Ces projets sont à contre-courant du modèle dominant actuel, le néolibéralisme, qui développe une société individualiste, favorise la marchandisation de domaines jusque là ignorés, la concurrence, la réduction du pouvoir de l’État (bien que certains domaines, comme la sécurité intérieure, soient moins touchés que d’autres) et de la redistribution des richesses. Au sein du système néolibéral, la réduction du travail touche de manière disproportionnée les personnes déjà marginalisées (peu éduquées, jeunes, racisées…), mais comme nous l’avons vu dans cet article, la précarisation et la mise en concurrence touche la plupart des salarié-e-s.
Face à cette situation, et face à l’absence d’alternative que professent les défenseurs du système, penser des autres modèles de société est essentiel. Cet ouvrage de Gorz me semble une bonne introduction pour cela, bien qu’il laisse de côté la question de la délocalisation et de la question du travail dans les pays du Sud. Ces textes, que Gorz a écrit en tant que journaliste et non pas philosophe, sont beaucoup plus accessibles que ses autres ouvrages.

Bâtir la civilisation du temps libéré n’apprendra pas grand-chose à des militant-e-s ou sympathisant-e-s libertaires mais, pour des progressistes modérés, il me semble un bon point de départ pour parler d’écologie et de la question de l’évolution des conditions de travail face à l’automatisation.


Quelques pistes pour aller plus loin :

Ne travaillez jamais La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord, Alastair Hemmens, 2010

Le droit à la paresse – Paul Lafargue, 1883

Bullshit jobs, David Graeber, 2018

Un monde sans travail ?, Philippe Borrel, 2017

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