De la justice écologique à la réparation environnementale

L’émission de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère a fortement augmenté depuis le XIXe siècle, et plus encore depuis le milieu du XXe. Elle est la cause directe de l’augmentation de la température ou de la montée des océans, phénomènes qui devraient s’accentuer dans les prochaines décennies. Ces émissions sont réparties très inégalitairement entre les pays.

Emissions de GES par pays, données de Climate Watch

Si on prend en compte les émissions de GES par habitant, le bilan est légèrement différent : les principaux pollueurs deviennent les pays du Nord.

Les conséquences négatives du réchauffement climatique, qui se font déjà sentir aujourd’hui, peuvent encore être modérées. Il faudrait pour cela limiter les émissions de GES, et plus globalement financer la transition vers un modèle écologique qui limiterait le changement climatique et serait soutenable sur le long terme, nécessité sur laquelle je vais me concentrer dans cet article. Les besoins d’investissements dans l’action climatique étaient estimées à 6300 milliards par an jusqu’en 2040 par l’Institute for climate economic.

Ce prix, qui correspond tout de même PIB de la France et l’Allemagne réunies, reste malgré tout moins élevé que celui de l’inaction : l’institution financière Citi GPS estimait les coûts d’une action face au changement climatique à $190.2 billions (ou 190 200 milliards) entre 2015 et 2040, et pour le coût de l’inaction de $192.0 billions sur la même période. Après 2040, le coût de l’inaction dépasse sensiblement celui de l’action.
Agir face au changement climatique, aussi coûteux que cela puisse être, reste donc moins coûteux que l’inaction, au-delà du bénéfice social à réduire la taille et le nombre des catastrophes climatiques auxquelles seront exposés les êtres vivants.

Qui doit payer ?

Le principe du pollueur-payeur, qui implique que les mesures de réduction de la pollution soit effectuées par les pollueurs serait déjà une bonne avancée s’il était appliqué correctement. Il parait éthique que les pays mais aussi les entreprises qui polluent soit non seulement celles qui réparent les dommages causés par cette pollution, mais aussi celles qui contribuent à une évolution de la société actuelle vers un modèle soutenable.
Il me semble également éthique de demander un effort particulier aux pays les plus riches, c’est-à-dire ceux pour lesquels le PIB par habitant est le plus élevé, qui ont proportionnellement le plus les moyens de participer à cet effort tout en assurant un niveau de vie décent à ces habitant-e-s. 

Je pense cependant que parler de justice climatique ne peut pas être fait en ne prenant en compte que les émissions de GES présentes : il est nécessaire de prendre également en compte des émissions cumulées de GES, depuis les révolutions industrielles qui ont permis le développement des pays occidentaux (aux côtés de la colonisation et du système esclavagiste, entre autre). Par ailleurs, les pays les plus riches se sont développés (et se développent toujours) justement grâce à la production ou à l’utilisation de métaux et énergies pour leur développement, privant de fait les autres pays d’en faire autant sans mettre en péril la planète elle-même.
Face ces torts à la fois présents et passés, le concept de “réparation” me semble ici adapté. Il a été appliqué à l’esclavage et à ses conséquence, notamment par Ta-Neshi Coates. Sa conclusion est qu’il est juste pour la société de réparer les torts passés quand ceux-ci affectent leurs descendants, y compris de manière indirecte.
Nous pouvons considérer que l’usage disproportionné des ressources naturelles par quelques pays ont causé un préjudice passé et présent (par l’écart de développement entre les pays) comme futur. Les pays les plus touchés par le changement climatique sont en Afrique et Océanie, régions parmi celles qui non seulement ont subies le colonialisme, mais ont le moins pollué et profité du développement. Il me semble donc que les pays ayant eu cet usage disproportionné des ressources naturelle ont une dette morale envers l’ensemble de l’humanité en général, et envers les pays les plus menacés par le changement climatique en particulier. Ces pays étant parmi les plus riches et les plus influents diplomatiquement, ils seraient capables de mettre en branle ce changement de paradigme.

Je ne considère pas que les pays en développement devraient pouvoir utiliser les ressources communes (énergies fossiles, forêts, etc.) sans retenue « pour compenser », ce qui aggraverait la situation présente, mais plutôt qu’ils devraient bénéficier en priorité des efforts entrepris pour limiter le changement climatique.

Comment peut-on payer ?

Dans l’hypothèse où les mesures pour faire face au changement climatique coûteraient 6300 milliards de dollars par an. Une telle somme représente plus de 10% des PIB cumulés des États-Unis, de la Chine, des pays de l’Union Européenne et de la Russie (qui ont contribué pour plus de 50% des émissions de GES cumulées). Je ne pense pas que simplement laisser faire les gouvernements payer comme ils le souhaitent apporte une réponse satisfaisante. Même si les gouvernements actuels acceptaient de payer une telle somme, il serait très probable que, comme lors de la crise de 2008, ce coût soit répercuté non pas sur l’augmentation de l’imposition, qui toucherait principalement les classes aisées et moyennes, mais par une baisse des dépenses et des services publics, qui toucherait principalement les classes moyennes et populaires. Une telle baisse entraînerait sans doute une hausse des inégalités, et plus globalement une crise économique, politique et sociale (ou plutôt une escalade par rapport à celles que nous connaissons maintenant).           


La meilleure solution serait de faire payer les individus les plus fortunés et les plus grandes entreprises. Selon Forbes, la richesse totale des milliardaires, qui sont 2095, vaut 8 trillions de dollars (ou 8 000 milliards), en baisse de 700 milliards par rapport à 2019 du fait de la crise du COVID-19 mais amené à repartir à la hausse. Toutes ces personnes se sont enrichies et s’enrichissent directement grâce à l’exploitation des ressources naturelles et/ou à l’exploitation d’autres personnes, et ont souvent recours à l’optimisation et l’évasion fiscale. Concernant cette dernière, il est estimé que 31 trillions de dollars sont situés dans des comptes offshores,.

Taxer plus ces personnes et entreprises (et lutter plus efficacement contre les paradis fiscaux) couvrirait déjà une partie non négligeable des coûts. Cependant, est-il éthique que ces personnes, mêmes taxées à 80% ou 90% sur leur richesses, conservent des milliards ou des centaines de millions de dollars quand de nombreux-ses autres risquent de tomber dans la pauvreté (sans compter les milliards d’individus déjà pauvres) ? Limiter le patrimoine d’une personne à, disons, 5 millions de dollar, lui laisserait suffisamment d’argent pour vivre sans travailler jusqu’à la fin de ses jours et permettrait d’utiliser l’argent récolté pour financer la transition écologique. Bien sûr, ce n’est pas uniquement le patrimoine, mais également les revenus qui devraient être limités dans ce but, les revenus qui captent l’essentiel de la croissance. Ajouté à la ponction d’une part importante des revenus des personnes des classes moyennes supérieures et supérieures, cela limiterait l’effort nécessaire des classes moyennes et populaires des pays développés.

Ces mesures, qui permettraient notamment par les « emplois verts » ou l’amélioration des conditions de vie des individus de redistribuer des milliers de milliards réduiraient également les inégalités, ce qui aurait des conséquences positives sur les sociétés.

Cette solution, qui implique un système capitaliste limité, peut sembler radicale dans notre société néolibérale. Je pense cependant qu’il s’agit de la solution éthique la plus modérée pour financer la transition écologique. Elle l’est en tout cas bien plus que celle qui a ma préférence, l’établissement d’une société communiste libertaire, où l’égalité politique et économique serait beaucoup plus stricte.
Ce projet, aussi modéré soit-il, ne me semble malgré tout pas applicable aujourd’hui. Un changement de paradigme est nécessaire et je suis sceptique quant au fait que celui-ci puisse advenir sans que les citoyens des pays pollueurs ne renversent leurs gouvernements, ou au grand minimum établissent un rapport de force bien plus favorables aux citoyen-ne-s. Je pense qu’il s’agit là d’un devoir moral des citoyen-ne-s de ces pays pollueurs, dont le niveau de vie dépend de l’héritage de cette pollution, envers le reste du monde.

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