Concilier anarchisme et religion ? Les mouvements anarchistes chrétiens et musulmans

Anarchisme et religion sont souvent opposés : la plupart des mouvements et individus se réclamant anarchistes, bien qu’ils reconnaissent la liberté de culte, sont ouvertement athées et opposés aux institutions religieuses. Le devise « ni Dieu ni maître », popularisée par Blanqui est encore aujourd’hui associée à l’idéologie anarchiste. Pour autant il existe des mouvements et des individus qui se réclament à la fois des idéaux anarchistes et d’une foi religieuse centrale à cette éthique, tel que Léon Tolstoï puis Jacques Ellul, ou plus récemment Alexandre Christoyannopoulos et Mohamed Jean Veneuse.

Les questions que nous nous posons ici est : est-il effectivement possible de concilier les idéaux anarchistes et la foi religieuse ? Sur quelles basent théoriques s’appuient les courants qui tentent de le faire ?

Mohammed Jean Veneuse (ou Mohamed Abdou) défend un anarchisme musulman. Il a notamment écrit sa thèse, Anarca-Islam (du nom qu’il donne à ce mouvement), sur la compatibilité selon lui entre l’idéal anarchiste et l’idéal religieux musulman.  
Christoyannopoulos se réclame quand à lui de l’anarchisme chrétien. L’ouvrage sur lequel je m’appuie pour cet article, Religious anarchism, new perspectives, a été dirigé par lui mais comprend également un certain nombre de contributeurs. Je développe ici les idées présentes dans l’introduction et les chapitres 1 à 8, qui portent spécifiquement sur les liens entre les éthiques anarchistes et chrétiennes. Je m’appuie enfin sur certains passages de sa thèse.

L’idée développée dans ces ouvrages est qu’il est possible d’être anarchiste non pas avec “ni Dieu ni maître », mais sans maître à part Dieu. Peter Marshall déclare ainsi, dans l’introduction de « Religious Anarchism » : « Il nous est possible d’être spirituel sans être membre d’une branche autoritaire, religieux sans rejoindre une organisation hiérarchique, morale sans obéir à des leaders ou des lois religieuses. Nous pouvons ne faire qu’un avec Dieu ou l’Univers et, en même temps, travailler pour l’amélioration de l’humanité et du bien-être de la Terre. Nous pouvons lire les textes sacrés, écouter les sages tout en pensant et agissant par nous-même. Nous pouvons apprécier la pauvreté volontaire, la paix, la fraternité et le pardon dans le jardin de l’amour. Pour faire court, nous pouvons être profondément spirituel tout en étant pleinement anarchiste, deux approches qui s’enrichissent mutuellement. » (1)

Avant de rentrer dans le détail, un point sur les termes employés : ni Veneuse ni Christoyannopoulos ne définissent ce que sont d’anarchisme, la chrétienté, l’islam. Il me semble, à la lecture de leur œuvre, que leur définition de l’anarchisme est celle du rejet de l’État ou de toute structure et l’égalitarisme (au moins au sein des humains de la communauté). Celles du christianisme et de l’islam est le fait de suivre respectivement les préceptes des textes sacrés respectivement chrétiens et musulmans (ici aussi, une définition large).

L’anarchisme chrétien, ou la suprématie du céleste sur le terrestre

Christoyannopoulos considère les religions chrétiennes comme possédant un message originellement proto-libertaire (concernant les règles terrestres, pas les règles divines), mais cette approche a été vaincue par une autre, où la religion est adjointe des pouvoirs temporels qu’elles étaient censées dépasser. Le premier chapitre est ainsi consacré à Pélagius, philosophe chrétien du Ve siècle, qui s’opposait aux inégalités économiques et défendait la « théologie de la communauté » face à la « théologie de la souveraineté ». Il fut supplanté par saint Augustin, qui postule l’impuissance de l’homme à communiquer individuellement avec Dieu, et qui par conséquence considère l’expérience religieuse comme nécessairement collective, avec la nécessité de s’en remettre au clergé. Mais, bien que les mouvements chrétiens les plus puissants étaient tous de nature autoritaire, de nombreux mouvements égalitaristes se sont développés, et ont été réprimés. Depuis le XIXe siècle, certains de ces mouvements se positionnent comme anarchistes.

Il faut noter que ces mouvements anarchistes chrétiens du XIXe et XXe étaient opposés à l’anarchisme combatif, notamment à l’anarcho-syndicalisme, dans la lignée de la philosophie défendue par Kierkegaard. Celui-ci, bien qu’hostile à l’alliance entre l’Église et l’État, particulièrement prégnante dans son Danemark du XIXe siècle, considérait qu’un bon chrétien devait suivre la loi de Dieu mais pas combattre l’État, et plutôt l’ignorer. Richard Davis déclare ainsi :
« Kierkegaard enjoint les chrétiens à n’éprouver ni amour ni haine pour l’État, mais de lui rester indifférent, l’amour de Dieu étant le seul véritable et digne d’être considéré. En aimant Dieu, qui seul peut prétendre s’approprier notre amour, le croyant ne doit aimer d’autres dieux ou des choses qui prétendent au statut de Dieu. Pour autant, la suite logique de ce raisonnement n’est pas d’haïr ces imposteurs, mais plutôt de ne pas avoir la moindre relation avec eux, attitude qu’on peut appeler « indifférence ». Comprise dans ce sens, l’indifférence face à l’État de Kierkegaard a pour signification une déconnexion stricte face à cet État, et c’est pour cela que Kierkegaard peut être considéré comme un anarchiste chrétien. » (2)

Plus récemment, les philosophes Jacques Ellul et Christoyannopoulos lui-même ont soutenu le même paradigme. Ce dernier interprète les passages bibliques à ce sujet (Marc 12:13-17) (dans lequel le christ déclare « qu’il faut rendre à César ce qui est à César ») comme une injonction à tolérer l’État et accepter ses règles lorsqu’il est impossible de faire autrement, sans lui accorder la moindre légitimité. Kierkegaard, et après lui Christoyannopoulos, mettent ainsi en avant la désobéissance civile et non violente.

Ainsi, pour l’Église chrétienne apostolique (nazaréene), qui s’est développé au XIXe siècle en Hongrie, une interprétation stricte des textes sacrés conduisait à un « communisme des besoins » (propriété individuelle mais mise en commun dès que nécessaire) et au pacifisme. Le pacifisme était également la clé de voûte du Bond van Religieuse Anarcho-Communisten : mouvement socialiste et pacifiste néerlandais actif entre 1920 et l’occupation Allemande.

Mohammed Jean Veneuse : un Islam anarchiste ?

Veneuse se réclame de l’anarchisme et de l’islam, et déplore l’opposition entre ces deux idéologies. Il appelle de ses vœux la création d’un espace où les deux idéaux peuvent communiquer et co-exister.
Veneuse rappelle que les identités des musulman-e-s sont réduites et manipulées par les médias et les personnalités politiques occidentales, sont victimes d’une représentation souvent simplistes, qui sont au cœur des rhétoriques réactionnaires de celles et ceux qui voudraient se défendre de cette identité fantasmée (les conservateurs et nationalistes) ou au contraire la « protéger » (Houria Bouteldja et le PIR).
Face à ces assignations, il devient nécessaire pour les musulmans de se réapproprier leur identité non pas en s’appuyant sur des institutions religieuses, mais par la tradition de l’itjihad (effort d’interprétation des textes), c’est-à-dire d’interpréter et ré-interpréter les principes de la sunnah de manière non dogmatique. L’itjihad permettrait de parvenir au consensus avec ses coreligionnaires par consultation mutuelle. Il considère l’itjihad nécessaire pour identifier les composantes anarchistes de l’Islam (et prend par ailleurs soin de distinguer les principes islamiques et les pratiques culturelles musulmanes).

Sur ces points, le discours de Veneuse est proche de celui des anarchistes chrétiens : si l’Islam est compatible avec un mode de vie égalitariste et à une interprétation critique des textes, l’approche dogmatique se réclamant d’une lecture littérale s’est imposée et est omniprésente aujourd’hui. Il s’oppose à toute expression institutionnelle hiérarchisée de l’Islam, et envisage la religion comme une démarche individuelle ou menée dans le cadre d’une communauté restreinte et égalitaire, tout comme les chrétiens anarchistes. A la différence de ces derniers, cependant, il envisage l’anarca-islam comme potentiellement combatif face à l’État et aux institutions. Veneuse prend ainsi l’exemple des Khajirites, selon lesquels n’importe quel musulman peut devenir imam, et qui se réservent le droit de se passer de dirigeants s’ils ne sont pas satisfaisants.

L’anarca-Islam, une idéologie post-anarchiste

La différence majeure entre Veneuse et des anarchistes chrétiens comme Christoyannopoulos est que son discours est marqué par une approche post-anarchiste sur au moins trois points : la critique de l’euro-centrisme, la distinction entre les croyances religieuses personnelles et l’institutionnalisation de ces pratiques dans des pratiques autoritaires, et la reconnaissance de l’omniprésence des rapports de force partout (telle que l’a théorisée Foucault). Veneuse soutient l’idée que les individus ont un pouvoir qu’ils peuvent utiliser pour résister à l’oppression, et que l’anarca-islam (et plus généralement des traditions islamiques telles que la zaqat) peut participer à cela.

Que penser des logiques anarco-religieuses ?

En quoi la lecture de ces ouvrages a fait évoluer mon regard sur les anarchistes religieux (ici, chrétiens et musulmans), et sur la religion en général ?

Je ne peux pas dire que je n’ai aucune réserve face à ces textes et leurs auteurs. L’anarchisme chrétien, qui se contente d’ignorer l’État sans agir activement contre lui, me semble même contre-productif dans le sens où il peut contribuer à détourner des individus de la lutte nécessaire contre les États. De plus, si la foi est personnelle, l’idée dogmatique de l’existence ou d’un Dieu ne l’est pas car l’existence ou non d’un Dieu tel que décrit dans les livres sacré a des conséquences sur l’Univers dans son ensemble. Quelles seraient les relations de personnes accordant autant d’importance aux textes sacré avec les sciences ? Les idées anti-spécistes ? Quelle serait leur capacité à prendre du recul avec leurs textes sacrés lorsque c’est nécessaire ? A ne pas tenter d’utiliser l’influence qu’elles ou ils possèdent pour convertir d’autres personnes, et notamment leurs enfants (pratique qui reste la norme en 2020), ou pour faire subir à ces derniers des opérations chirurgicales non nécessaires sans leur consentement telles que la circoncision ? Sans critiquer leur posture a priori, je demande à être convaincu que ces individus partagent suffisamment d’idéaux communs pour pouvoir s’accorder à les autres anarchistes.
Un autre point sur lequel ces ouvrages sont restés silencieux est la capacité à traiter sur un pied d’égalité les membres de la communauté religieuse et les autres, en particulier les incroyant-e-s. Veneuse évoque la possibilité avec des groupes dont les valeurs sont « compatibles avec l’anarca-Islam. » mais ne précise pas exactement ce qu’il entend par cela. De manière générale, la question de savoir comment traiter les personnes extérieures à la communauté au sein d’une société libertaire me semble être un enjeu majeur, et j’y reviendrais sans doute dans un article ultérieur.

J’ai réalisé que je sous-estimais à la fois la diversité des courants religieux chrétiens et musulmans existants et l’importance que pouvait prendre l’interprétation des textes dans la pratique religieuse. Les courants anarchistes religieux sont diamétralement opposées aux organisations religieuses autoritaires, tout en se revendiquent d’un même corpus de textes. C’est pour moi une preuve que l’interprétation d’un texte, fut-il considéré comme sacré, est fortement influencée par le contexte culturel, dans un environnement religieux comme pour des mouvements laïques (le marxisme, par exemple). Cela a son importance pour moi, en tant qu’anarchiste athée : cela me permet de ne pas accorder la moindre importance aux textes sacrés et me concentrer sur les conclusions qu’en tirent les individus qui se réclament de ces textes pour savoir si nous partageons ou non un socle éthique commun. Je pense ainsi qu’accepter des personnes comme des organisations religieuses dans une communauté ou une fédération anarchiste est parfaitement possible, tant que les fondements de l’éthique anarchiste sont respectés (liberté et égalité, respect des différences, rejet de l’essentialisme et du dogmatisme…), et même qu’elles peuvent amener de nouvelles perspectives (contre-)culturelles intéressantes. Veneuse déclare dans sa thèse que les anarchistes gagneraient à accepter des personnes et communautés légèrement différentes, et je suis d’accord avec cette idée.

Pour conclure, si ces ouvrages sont assez techniques, je ne peux que recommander aux individus anarchistes ou croyant-e-s et progressistes qui souhaitent en apprendre plus sur le sujet, peut-être dans un premier en écoutant ou lisant des entretiens avec les auteurs mentionnés dans cet article.

Notes
(1) « We can be spiritual without being a member of an authoritarian sect; religious without joining a hierarchical organisation; moral without obeying religious leaders or laws. We can be at one with God or the universe and at the same time work for the betterment of humanity and the well-being of the earth. We can read sacred texts and listen to the wise and still think, judge and act for ourselves. We can enjoy voluntary poverty, peace, fellowship and forgiveness in the garden of love. In short, we can be deeply spiritual and still profoundly anarchist, one strand enriching and enlarging the other in a widening circle of freedom. »

(2) Kierkegaard begs Christians to have neither love or hate for the state, but to remain indifferent to the state in the face of the one true and worthy love—the love of God. In loving God, who has the only true claim on our love, one may not love other gods or things that pretend to be God. But it need not logically follow that in withdrawing love from these impostors, one must hate them; rather it may result in the dissolution of any active relationship, which may be called indifference. Understood in this way, Kierkegaard’s indifference to the state means a disintegration of connection to it, and in this way he could be understood to be a Christian anarchist.

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