Lectures du confinements 2 – Paul Ariès – Lettre ouverte aux mangeurs de viande, de fromages et buveurs de lait qui souhaitent le rester sans culpabiliser


[EDIT : Je vous encourage vivement, une fois la lecture de cet article fini, à lire également le commentaire d’Yves Bonnardel, qui a fait des remarques et précisions très pertinentes et qui complètent bien cet article]

Paul Ariès est un politologue, essayiste, conférencier, rédacteur en chef du magazine Les Z’indigné(e)s. Il peut être considéré comme un écologiste progressiste et une des figures du mouvement de la décroissance en France.

Dans « Lettre ouverte aux mangeurs de viande, de fromages et buveurs de lait qui souhaitent le rester sans culpabiliser« , paru chez Larousse en 2019, il critique le véganisme (1) et l’antispécisme , et défend l’élevage extensif et la consommation raisonnée de produits animaux.

Bien que je sois antispéciste, je suis également favorable à une écologie radicale, tout comme Paul Ariès. J’ai donc lu sa lettre ouverte afin de mieux comprendre pourquoi nos positions sur l’antispécisme pouvaient être diamétralement opposées et éventuellement apprendre de ses arguments. Je vais commencer par trier les arguments malhonnêtes ou les épouventails avant d’aborder les critiques qui portent effectivement sur l’antispécisme en tant que philosophie.

Le déshonneur par association

Dès la première page de son livre, Ariès s’en prend de manière véhémente à Peter Singer, un des théoriciens de l’antispécisme les plus connus, qu’il accuse de de défendre la zoophilie, l’infanticide, ainsi qu’une approche validiste. Je dois en convenir, les critiques à l’égard de Peter Singer peuvent être justifiées, au vu de l’influence que possèdent cet homme au sein du mouvement antispéciste. La défense de la zoophilie de Singer, ou ses propos validistes sont au mieux maladroits (référencer), et je suis personnellement opposé à lui sur ces sujets (sans être moins antispéciste). Je pense par exemple que, concernant la zoophilie, en vertu du principe de précaution, il vaut mieux considérer les animaux comme toujours non consentants à avoir des relations sexuelles avec des humain-e-s.    

Cependant, prétendre que Singer défend ou encourage l’infanticide est une exagération grossière : Singer considère, de manière abstraite, la valeur de la vie de certains animaux potentiellement supérieure à celle d’un nouveau-né, mais cela ne veut pas dire que la vie d’un nouveau-né a pour lui moins de valeur que pour, disons, Ariès. Cela veut juste dire que la valeur de la vie de certains animaux, les animaux sentients, ont pour Singer plus de valeur que pour Ariès. Il me semble assez malhonnête d’insister sur le fait que Singer (et les antispécistes) sélectionneraient moins souvent la vie d’un humain s’ils devaient choisir, alors d’une part que presque tous les humains n’auront jamais à faire un tel choix de leur vie, et d’autre part qu’être spéciste ne signifie pas qu’on accorde une valeur particulière à la vie humaine (comme l’illustre la traite et l’exploitation systématique d’humains).

Ariès critique également le mouvement RWAS (Reduce Wild Animal Suffering), qui souhaite réduire la souffrance des animaux sauvages en réduisant ou en supprimant la prédation, ou Brian Tomasik, partisan d’une réduction du nombre d’animaux existants afin de réduire la souffrance globale, et cette critique me semble déjà plus discutable. Les positions défendues par ces groupes ne sont pas les seules conséquences logiques de l’antispécisme, mais des considérations parmi d’autres, très minoritaires au sein du mouvement antispéciste. Leur seule existence ne peut suffire à faire des généralités sur la totalité des antispécistes, ou même la majorité d’entre eux.
De même, les critiques des dérives pseudoscientifiques telles que les fausses informations sur la « nature de l’homme » (qui n’est pas fait pour être herbivore contrairement à ce que prétendent certains véganes) ou la viabilité de consommer la spiruline pour éviter des carences en B12 (la spiruline ne permet pas à l’organisme humain d’avoir son apport de B12) sont entièrement justifiées, mais ce sont juste des dérives, qui ne peuvent permettre de considérer l’antispécisme comme indigne d’être considéré. Des militant-e-s telles que Florence Dellerie tentent justement de dissiper les fausses idées qui concernent l’antispécisme et le véganisme, et Ariès gagnerait à diffuser leur travail au lieu de se servir des dérives comme épouvantails pour décrédibiliser l’idéologie antispéciste.

La mention par Ariès des végétariens ou végans d’extrême-droite ou nazis mérite également un paragraphe. La présence de mouvances d’extrême-droite ou réactionnaires parmi les animalistes, qu’il s’agisse de Kellog, des nazis ou plus récemment de certains groupes néo-nazis, est avérée. Pour autant, le fait que des réactionnaires ou des fascistes se soucient de bien-être animal ne signifie pas que l’antispécisme est forcément réactionnaire ou fasciste. L’antispécisme, en tant que philosophie morale, est égalitariste, idéal presque toujours liés aux postures politiques progressistes, et les dérives réactionnaires que dénonce Ariès ne représentent qu’une part extrêmement minoritaire du mouvement : la plupart des antispécistes sont libéraux (c’est le cas de Singer, de PETA ou de L214), ou parfois anticapitalistes (comme l’est Yves Bonnardel, ou l’association Food not Bombs). Je pense qu’il est important que les progressistes antispécistes dénoncent les impostures fascistes et empêchent ces derniers de s’approprier cette idéologie, mais abandonner l’antispécisme à cause de cette minorité ne conduirait qu’à donner à l’extrême-droite une tribune supplémentaire dans une société où, malgré le spécisme ambiant, la majorité des personnes se soucient de bien-être animal.

Je suis étonné qu’Ariès s’appuie sur des dérives et la récupération par l’extrême-droite comme suffisantes pour décrédibiliser le mouvement antispéciste entier, alors même qu’il est écologiste et décroissant, deux mouvements pollués par des dérives sectaires et pseudo-scientifiques (telle que la biodynamie et plus généralement l’anthroposophie mise en avant par les Colibris) ainsi que par la présence de mouvances réactionnaires ou d’extrême-droite, sans qu’Ariès ne renie ni l’écologie, ni la décroissance.

Je pense ainsi que ces critiques ne permettent pas de porter un jugement sur l’antispécisme en tant qu’idéologie. Critiquer certaines positions de penseurs ou de groupes mettant en avant le bien-être animal ne remet pas automatiquement en question l’antispécisme : même lorsqu’ils sont antispécistes, ce qui n’est pas le cas de tous les groupes critiqués par Ariès, ces groupes ne tirent pas forcément les mêmes conclusions sur les conséquences concrètes de l’application des idées antispécistes. Les critiques des conclusions peuvent permettre de préciser quel type d’antispécisme devrait être défendu mais n’invalident pas l’antispécisme pour autant. Les critiques sur les fondements logiques et moraux de cette idéologie peuvent atteindre de ce but, et Ariès en formule quelques unes, auxquelles je répondrai dans le paragraphe suivant.

Les arguments de fond

L’impossibilité du parfait véganisme

Concernant le véganisme Ariès, s’il ne nie pas la souffrance animale, considère que suivre un tel régime complétement est très difficile, voire impossible. Je suis d’accord avec lui que, dans nos sociétés où l’exploitation des animaux (humains comme nons-humains) est si répandue, être véritablement végane est une gageure. Une trop grande importance accordée à la pureté peut avoir peut-être avoir des conséquences mauvaises et détourner des individus peu engagés ou manquant de connaissance sur l’antispécisme. Mais même si c’est effectivement le cas, si on ne nie pas la sentience des animaux (et Ariès ne la conteste pas), il reste important d’un point de vue moral de faire son possible pour réduire les souffrances qu’on leur cause. Consommer aussi peu de produits issus de l’exploitation animale que possible est un moyen simple de faire cela, même s’il n’est pas le seul.

L’élevage extensif comme relation symbiotique ?

Le second argument de fond d’Ariès concerne la domestication : selon lui, les animaux ont joué un rôle actif dans leur domestication et sont, au moins dans les élevages traditionnels, en situation de symbiose avec les humains, où ils trouvent leur compte.            
Mes connaissances au sujet de la domestication étant inexistantes, je vais partir du principe que la théorie que défend Ariès est juste. Je vais également laisser de côté la question des élevages intensifs, qu’Ariès et moi voudrions tous deux voir disparaître. Je pense qu’une relation de symbiose avec certains animaux n’est pas inenvisageable, et qu’on peut déjà la retrouver aujourd’hui dans certaines situations, par exemple avec des animaux dits domestiques tels que les chats. Pour autant, peut-on véritablement parler de relation symbiotique lorsque ces animaux sont enfermés contre leur gré ou tués lorsqu’ils cessent d’être rentables. De tels comportements, qui impliquent que les animaux d’élevage ne possèdent aucune valeur intrinsèque et ne peuvent vivre que s’ils nous rapportent quelque chose, sont d’ailleurs liés à une vision productiviste du monde qu’Ariès, décroissant et anticapitaliste, devrait réprouver. Un monde où les animaux remplissent une fonction (permettre la bonne conservation de certains terrains, fournir du fumier) sans être exploités ou tués n’est-il pas envisageable ? Ne s’agirait-il pas là d’une véritable relation symbiotique ?

L’antispécisme, un antihumanisme ?

Ariès dénonce l’antispécisme comme antihumaniste. Cela est indéniable : pour un antispéciste, la personne humaine et son épanouissement n’est pas au-dessus de toutes les autres valeurs. Ma réponse à cette attaque ne sera donc pas d’en contester la véracité, mais d’expliquer pourquoi ce qu’il appelle l’antihumanisme n’est pas moins moral que l’humanisme, au contraire.

L’humanisme a représenté un grand pas pour la reconnaissance de la dignité des individus humains, mais il exclue tous les autres animaux, dans un égoïsme que l’humanité ne peut se permettre que grâce à sa suprématie sur le vivant. J’accorde une importance primordiale, et ne suis pas le seul parmi les antispécistes, à la dignité et au bien-être des individus, y compris des humains. L’influence de l’utilitarisme (défendu par Singer ou Bonnardel) ou de l’altruisme efficace, avec lesquels je partage un objectif commun bien que je sois en désaccord sur certaines méthodes, parmi les antispécistes l’illustre. Je pense juste que limiter cette considération aux individus non humains, est égoïste et moralement injustifiable.

Comme je l’ai dit lorsque j’ai répondu aux accusations portées par Ariès à Singer, il ne s’agit pas dire qu’une vie humaine ne vaut jamais plus qu’une vie animale : ce n’est pas ce que défendent la plupart des antispécistes. Même Singer, copieusement dénoncé dans cet ouvrage, considère par exemple que nous devrions prendre en compte le fait que, dans une même situation générant de la souffrance, un humain souffrira peut-être plus, du fait de l’anticipation ou de la crainte, qu’un autre animal sentient (3). Le problème est que dans la situation actuelle, toute vie humaine comme presque infiniment supérieure à celle de toute vie animale non-humaine ce qui conduit à leur exploitation généralisée et à des comportements cruels envers ces derniers, entraînant une grande souffrance.

Sur l’impossibilité de l’émancipation des animaux

Un autre argument d’Ariès, que j’ai déjà entendu dans d’autres contextes est que les antispécistes représentent les animaux mais ces derniers ne se représentent pas eux-mêmes : puisque l’émancipation est l’œuvre des victimes elles-mêmes, les animaux ne peuvent pas s’émanciper, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent s’affranchir d’une situation de subordination ou d’une forme de servitude seuls. Je vais oublier l’inconsistance d’Ariès et le fait qu’il défende (ou prétend défendre) face à Singer les droits des nouveau-nés ou de certains individus atteints de handicap lourds également incapables de se représenter eux-mêmes, sans que cela ne le gêne le moins du monde, et répondre directement à son argument. Je ne nie pas l’impossibilité pour les animaux de défendre leur droits comme peuvent le faire des groupes humains. Pour autant, cela ne veut pas dire que les animaux acceptent de rester dans des cages toutes leur vie ou de mourir dans les abattoirs de leur plein gré : ils partiraient s’ils le pourraient, mais ils n’en ont pas le pouvoir. Le but des antispécistes n’est pas d’accorder à tous les animaux les mêmes droits et devoirs, mais à considérer leurs intérêts, et notamment celui de ne pas souffrir. Le refus de considérer cela aux animaux non-humains en justifiant leur manque de pouvoir face aux humains me semble particulièrement cynique et cruel.

Je pense de plus que dans ce cadre, l’enjeu n’est pas un enjeu d’émancipation, centré sur les animaux non-humains, mais un enjeu de moralité, centré sur les humains. La question que nous devons nous poser est : est-il juste de contribuer à la souffrance d’individus sentients si ce n’est pas nécessaire ?

Ma réponse est positive, et j’ai l’impression qu’Ariès est d’accord avec moi : il semble sincèrement se soucier du bien-être des animaux non-humains. Pourquoi, dans ce cas, nos positions sont-elles opposées ? Nous avons vu dans un paragraphe précédant que pour Ariès l’exploitation animale est nécessaire à la survie humaine, et l’étude plus approfondie de cette idée nous permettra de comprendre les fondements de notre désaccord.

Une agriculture sans élevage est-il possible ?

Au sujet de la souffrance animale, Ariès adopte une approche qu’il considère pragmatique : Ariès refuse de faire passer les considérations morales (la souffrance qu’inflige les humains aux autres animaux doit cesser) avant les considérations techniques, et critique Yves Bonnardel qui assume de raisonner ainsi. Il considère qu’une société sans élevage n’est pas viable, premièrement car la seule culture des sols ne pourrait suffire à nourrir l’humanité car les sols impropres à la culture seraient « perdus » pour l’humanité, secondement car, en l’absence d’engrais, produits à partir de ressources non renouvelables, le fumier animal serait nécessaire à l’alimentation des sols, troisièmement car une alimentation l’alimentation végane ne peut suffire sans provoquer des carences, notamment chez les enfants. Je pense que ces problèmes pourraient être résolus soit par des solutions écologiques, tels que les engrais végétaux ou la permaculture, soit par des solutions technologiques, telles que des techniques novatrices de culture, la production de viande en laboratoire, certains OGM. Ariès n’envisage pas ces solutions du fait de sa méfiance envers la technologie, qui ne se limite pas à un scepticisme justifié, mais par un rejet en bloc qui l’empêche d’envisager certaines solutions.

Les antispécistes, « idiots utiles » du capitalisme productiviste et de la « techno-science »

Ariès est très critique envers les tendances pro-capitaliste et pro-technologie du mouvement antispéciste, qui selon lui se trompent de combat. Sa critique d’un antispécisme pro-capitalisme est pertinente et doit selon moi être prise au sérieux. Lorsque qu’Ariès déclare « Je dis aux végans : ne vous trompez pas d’adversaire, l’ennemi, ce n’est pas l’éleveur, le salarié des abattoirs, le boucher, le restaurateur, l’omnivore, mais les financiers qui ont fait de l’élevage une industrie et des animaux des machines à produire, dans de sales conditions, des protéines au plus bas coût » je n’ai rien à ajouter. Ariès critique également avec justesse certains lobbies et multinationale qui mettent en avant des produits végétaux à un coût écologique et social parfois élevé. Il s’attarde notamment sur la viande artificielle, qu’il s’agisse de « fausse viande » telle que celle produite par Beyond Meat ou de la viande de laboratoire. Il est vrai que la viande artificielle est aujourd’hui l’apanage de quelques multinationales, ce qui est logique quand on considère que ce domaine nécessitant une technologie de pointe que le système économique capitaliste facilite l’accumulation du capital et la création de monopoles (4). L’industrie pharmaceutique ou celle de la construction de matériel informatique obéit à des règles similaires. Serait-il juste pour autant d’accuser les individus qui défendent la médecine moderne « d’idiots utiles des labos pharmaceutiques », ou ceux qui achètent des ordinateurs « d’idiots utiles des multinationales du numérique » ?     
Je pense qu’il ne serait pas moral de nier aux individus des technologies nécessaires à leur bien-être, mais qu’il faudrait, avant de songer à se passer complétement de ces biens, d’abord chercher à remplacer ces sociétés monopolistiques par d’autres, plus décentralisées, contrôlées démocratiquement et avec un impact environnemental aussi faible que possible. Une telle évolution n’est bien sûr pas compatible avec le système actuel mais je pense qu’Ariès, anticapitaliste, s’accorde avec moi sur la nécessité d’un changement de société. Pour cette raison, je pense que l’antispécisme ne peut se suffire à lui-même, mais doit s’inscrire dans un cadre plus général progressiste et plus particulièrement anticapitaliste.

Il est également vrai que ce même avec une volonté politique la viande artificielle, à moins de progrès technologiques peu probables avant plusieurs siècles, ne peut pas être aussi décentralisée que petit élevage. Cette industrie nécessitera, de même que l’industrie médicale, une coopérations étroites entre les différents pays, communautés ou fédération. Je pense que même si la viande de laboratoire est plus coûteuse du point de vue écologique (et il semblerait que ce ne soit pas forcément le cas, le bénéfice moral qu’apporte son développement rend celui-ci nécessaire d’un point de vue moral, comme le serait le maintien de la médecine moderne dans une société écologique.

Le problème d’Ariès est donc qu’il repousse des solutions qui pourraient permettre de se passer d’élevage sans même envisager des situations où elles seraient viables du fait que ces solutions se placent actuellement dans un cadre capitaliste et productiviste. La souffrance animale occasionnée par les élevages est nécessaire à une société durable dans ses conditions mais il s’agit d’un point de vue myope, auquel le conduit son scepticisme exagéré face aux avancées technologiques. Ariès se prive d’alternatives existantes, et semble même ne pas chercher à en trouver d’autres. Il se présente dans son ouvrage comme une voix de la raison face à des antispécistes et des véganes bien intentionnés mais qui se trompent de combat, mais ce qu’il représente est avant tout la défense d’une oppression justifiée par l’absence d’alternative, absence qui n’est dûe à rien d’autre qu’à son absence d’imagination et à son dogmatisme, et qui ne vaut pas mieux que le TINA néolibéral qu’il dénonce avec raison.

Cette critique a été plus longue que prévu, et je vous remercie pour votre patience si vous lisez ces lignes. Faire cette critique aura été utile pour moi, et j’espère qu’elle l’aura été pour vous également.

(1) Mode de vie alliant une alimentation exclusivement végétale, donc sans viande, poisson, œuf, lait, miel etc… ainsi le refus de consommer tout produit (vêtements, chaussures, cosmétiques, etc.) contenant des matériaux issu des animaux ou de leur exploitation.

(2) L’antispécisme s’oppose à la discrimination des animaux sur la seule base de leur appartenance ou non-appartenance à une espèce particulière. Il s’oppose notamment au fait que des animaux capables de ressentir de la douleur et/ou des émotions soient exploités ou abattus.

(3) Singer développe cet argument dans le premier chapitre du livre Animal Liberation

(4) Eloi Laurant a notamment rassemblé les données illustrant ces propos dans son ouvrage « Sortir de la croissance : mode d’emploi »

2 réflexions sur “Lectures du confinements 2 – Paul Ariès – Lettre ouverte aux mangeurs de viande, de fromages et buveurs de lait qui souhaitent le rester sans culpabiliser

  1. yvesbonnardel

    Merci pour cet article ! J’y trouve des réflexions très sensées et certaines que je n’avais pas lues avant (le fait qu’Ariès fait exactement envers les nourrissons ou les personnes handicapées mentales sévères exactement ce qu’il reproche aux antispécistes de faire, c’est-à-dire, parler en leur nom, par exemple : je trouve le parallèle particulièrement savoureux ! 🙂 et je trouve que l’article mériterait d’être bien diffusé, pour le coup !).

    Ensuite, j’ai des appréciations différentes sur divers points :

    – Concernant « la défense de la zoophilie de Singer », ça vaut le coup de lire le dossier entier qui est consacré à la question dans les Cahiers antispécistes (c’est le n°22, de 2003) ; Singer ne défendait pas particulièrement la zoophilie (ce n’était pas son sujet), il s’interrogeait simplement sur la signification de son refus dans une société qui n’hésite pourtant pas à faire tuer les animaux pour un oui ou pour un non. Son texte a été systématiquement incompris, parce que l’indignation aveugle bien souvent les gens, les empêche de réfléchir sereinement et leur fait adopter une lecture « à charge », hélas.

    – Concernant les nouveaux-nés et le validisme, la position de Singer a changé, il me semble ; mais il considérait initialement que les animaux non conscients d’eux-mêmes (certains humains compris, donc) ne subissaient pas de tort personnel s’ils étaient tués sans souffrance, puisqu’ils n’ont pas conscience de soi ni ne se projettent dans l’avenir (c’est une position que je pense tout à fait criticable ; je ne sais même pas, d’ailleurs, si ça existe, des animaux non conscients d’eux-mêmes) ; et il était (il est toujours) pour l’euthanasie dans des cas bien précis, par exemple lorsque des nourrissons sont condamnés à brève échéance à mourir du fait de maladies ou de problèmes congénitaux bien spécifiques et souffrent intensément en attendant la mort comme une délivrance. Je pense qu’il a raison dans ces cas-là, et qu’il a raison de façon plus générale pour s’élever contre l’idée d’une vie humaine sacrée, celle-là même qui rend illégal d’aider quelqu’un à en finir avec sa vie, même si elle est condamnée et qu’il en souffre. David Olivier avait écrit un article là-dessus, qui est très bien, dans les Cahiers, intitulé « Euthanasie et libération animale ».

    – Concernant la présence de l’extrême-droite dans le mouvement antispéciste : je pense que c’est vraiment un épouvantail, et que tu aurais dû plus le relever ; il y a beaucoup de personnes réactionnaires, voire d’extrême-droite, dans le mouvement animaliste (parce que c’est vite un mouvement fondé sur l’indignation morale et la distinction identitaire entre les bons et les méchants), mais infiniment moins dans le mouvement antispéciste (du fait, comme tu le relèves, qu’il est égalitariste). En France, notamment, si l’animalisme compte des personnes très réacs comme Brigitte Bardot, l’antispécisme en trente ans à dû par contre compter sur les doigts d’une seule main des personnes se revendiquant « très à droite » voire d’extrême-droite : autant dire, il n’en compte pas (une personne de ma connaissance va s’étouffer que je la renvoie ainsi au néant !). C’est un intérêt d’avoir un mouvement politique qui se définit par la lutte contre une discrimination et pour l’égalité, plutôt que par un mode de vie (comme le véganisme) ; dans les autres pays, très souvent le mouvement végane a beaucoup de personnes de droite ou d’extrême-droite, ce qui est plus possible, pour le coup.

    – Concernant la critique du capitalisme, j’ai beaucoup apprécié ton argumentation, que je trouve logique et simple ; mais j’ai envie d’attirer l’attention sur un point de détail. Lorsque Ariès affirme : « Je dis aux végans : ne vous trompez pas d’adversaire, l’ennemi, ce n’est pas l’éleveur, le salarié des abattoirs, le boucher, le restaurateur, l’omnivore, mais les financiers qui ont fait de l’élevage une industrie et des animaux des machines à produire, dans de sales conditions, des protéines au plus bas coût », tu renchéris en disant que tu es d’accord. Mais pour moi il ne s’agit pas là d’anti-capitalisme, mais simplement de populisme, se trompant d’analyse de façon intéressée. Ce ne sont pas particulièrement les financiers (opposés aux hommes de terrain, à ceux qui travaillent) qui ont industrialisé l’exploitation animale, c’est bien plutôt la logique capitaliste en soi qui est responsable de cette évolution. L’évolution économique de notre monde, celle de ses rapports de production, n’est pas spécifiquement le fait de catégories sociales déterminées (montrées du doigt par l’extrême-droite et les populistes pour se désigner des adversaires faciles), mais des rapports sociaux capitalistes eux-mêmes, du fait du rapport social capital/travail et de la concurrence permantente entre les capitaux, entre les taux de profit. L’élevage est une branche de l’économie capitaliste comme les autres, et elle en a subi les mutations comme les autres branches, sans que ce soit imputable à des individus particuliers. Evidemment, la FNSEA, les technocrates agricoles, les instances politiques des années 1950-1970, etc., ont joué un rôle moteur, mais s’ils n’avaient pas été là, d’autres seraient arrivés pour jouer le même rôle, comme cela s’est produit partout dans le monde.

    Bref, l’anticapitalisme de Ariès, pour moi, ressemble plus à du populisme et du naturalisme caché qu’à autre chose ; et de façon générale, je ne suis pas trop d’accord pour qualifier Ariès de progressiste, comme tu le fais au début de ton article : je pense qu’il est bien représentatif d’une gauche de plus en plus conservatrice, naturaliste, anti-capitaliste ou anti-industrielle de façon non plus progressiste, mais plutôt réactionnaire. Les positions de Ariès (comme de nombreux anti-industrialistes, par exemple) sur les questions de genre, sur les discriminations/dominations en général (comme sur l’homosexualité), sur l’antispécisme, sur la défense du terroir, etc., sont des positions intrinsèquement réactionnaires… Bon, mais ce serait un vrai point à développer, qui demanderait à se replonger longuement dans ses écrits, ce qui exigerait un masochisme qui me fait défaut…

    Bon, pour conclure : encore une fois merci pour ton article ! 🙂

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    1. Bonjour, et merci beaucoup pour cette réponse et surtout pour ces retours.
      J’ai essayé d’interpréter les mots d’Ariès de la meilleure manière possible pour dissiper tout soupçon de mauvaise fois, et ça m’a amener à conceder des points qui auraient pu (et parfois du, avec le recul) être disputés. Tes précisions son donc très appréciées.

      Concernant la zoophilie de Singer, je dois avouer que les très nombreux articles à charge ont pollué ma vision de ses écrits, même si la manière dont il avait écrit m’avait semblé un peu maladroite (mais j’ai pu être influencé par les critiques). Je vais lire ce dossier dès que possible.

      Je ne savais pas que la position de Singer avait évolué sur le validisme. Dans ce cas nos positions sont effectivement accordées. La sacralisation de la vie (presque toujours de celles des humains uniquement) peut causer de la souffrance, et je suis content de voir qu’elle semble de plus en plus remise en question y compris dans les sphères politiques.

      J’avoue ne connaître que peu les groupes d’extrême droite, et ma connaissance du milieu antispéciste est beaucoup moins poussée que la tienne, et je pense que sur ce point j’ai vraiment été trop coulant avec Ariès. Je voulais effectivement à la base plus souligner le fait que les groupes critiqués par Ariès étaient animalistes au sens (parfois très) large mais pas antispécistes mais ça s’est perdu dans les limbes de mes brouillons, donc merci beaucoup de le faire remarquer.

      Le naturalisme et le populisme d’Ariès sont indiscutables en effet. Je ne m’étais pas arrêté sur le terme « financier », mais parler d’individu et non pas du système est en effet réducteur. Je n’ai pas assez/lu écouté Ariès pour connaitre ses opinions sur le genre et autres sujets sociaux. A l’avenir peut-être, mais à chaque jour suffit sa peine…

      Encore merci pour toutes ces remarques.

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