Lectures du couvre-feu 1 – Intersectionnalités – Black Rose Anarchist Federation

Puisque le gouvernement (et l’épidémie) s’entêtent à nous empêcher de nous amuser les soirs, je continue de lire. Cet article est une petite parenthèse avant d’autres articles plus touffus qui viendront ensuite, car je ne parlerai ici pas d’un ouvrage mais de deux essais, « Insurrections at the Intersections: Feminism, Intersectionality, and Anarchism » et « Refusing to wait, anarchism and intersectionnality« , écrits et publiés par la Black Rose Anarchist Fédération, mouvement communiste libertaire nord-américain. Ces articles, centrés sur le concept d’intersectionnalité, critiquent ‘ »intersectionnalité libérale » et défendent une intersectionnalité plus radicale, positionnement que je vais expliciter et examiner.

Les racines de l’intersectionnalité

Ces articles abordent en premier lieu les origines de l’intersectionnalité. Cette notion est plutôt récente puisqu’elle a été théorisée au sein du milieu féministe noir entre la fin des années 70 et le début des années 80. Cette théorisation a eu lieu dans le contexte de la seconde vague féministe, où est née la volonté de faire cohabiter féminisme radical et féminisme marxiste, et plus généralement de prendre en compte l’ensemble des marqueurs de genre, de classe et de race et leur interaction les uns avec les autres, au-delà d’une simple « addition des oppressions ». L’intersectionnalité remettait notamment en cause la myopie de certain.e.s militant.e.s qui ignoraient les facteurs d’oppressions qui ne les concernaient pas directement. Cette priorisation égoïste des luttes contribuait notamment à la marginalisation des femmes noires à la fois au sein des mouvements antiracistes et au sein des mouvements féministes. Les auteur.e.s de ces articles citent un communiqué de l’organisation Combahee River Collective comme un des textes fondateurs de cette idée. L’ouvrage « ain’t I a woman » de bell hooks, (dont j’ai fait une critique) en est un autre.

Critique de l’intersectionnalité libérale

Les auteur.e.s critiquent l’appropriation du concept d’intersectionnalité par les « libéraux » (1), qui réduisent les différents types d’identités en « oppressions » qui seraient similaires. Ils/Elles s’attaquent notamment à la notion de « classisme », c’est à dire (pour faire simple) des préjugés et discrimination portés par les riches sur les pauvres. Celle-ci, tout en abordant des thématiques pertinentes, ne permet pas d’aborder les mécanismes d’exploitation ni de remettre en cause la société de classe elle-même. Ils/Elles reprochent notamment à cette notion de rapprocher la « classe moyenne » (dont ils soulignent d’ailleurs l’absence de définition sérieuse) de la classe dominante alors que le pouvoir politique et économique est concentré entre les mains d’une petite minorité.

Une intersectionnalité anarchiste

Nous l’avons vu, les auteur.e.s ne rejettent pas l’intersectionnalité en tant que notion, et lui reconnaissent la vertu de dépasser l’idée qu’une seule oppression est centrale (et donc que les luttes doivent être hiérarchisées). Prendre en compte l’idée d’intersectionnalité permet tout autant d’éviter d’essentialiser l’expérience de « femme » ou de tout autre marqueur biologique ou social. Pour autant, elle ne doit pas se limiter à la compréhension de la manière dont les oppressions interagissent entre elles dans la vie quotidienne, mais aussi et surtout éclairer les structures de domination, telles que la suprématie blanche, l’hétéronormativité mais aussi l’Etat, structure qui cause ou entretient bien des oppressions, dont la remise en cause est absente chez les libéraux comme chez les communiste autoritaires. Les auteur.e.s déclarent ainsi : « We are not just bodies that exist in assigned identities such as race, class, gender, ability, and the rest of the usual laundry list. We are also political subjects in a society ruled by politicians, judges, police, and bureaucrats of all manner. » (Nous ne sommes uniquement des corps existants par leur identités assignées telles que la race, la classe, le genre, la validité ou tout autre trait. Nous sommes également des sujets politiques, au sein d’une société gouvernée par les personnes politiques, les juges, la police et toutes sortes de bureaucrates).
Un exemple que prennent les auteur.e.s est celui des droits reproductifs et notamment du droit à l’avortement, aux Etats-Unis. Militer pour les droits reproductifs se pense bien sûr en termes féministes, mais cette seule approche ne suffit pas : l’histoire des stérilisations forcées effectuées sur certaines catégories de femmes (stérilisations effectuées par des institutions étatiques ou soutenues par l’état), ou l’actuel écart d’accès aux structures permettant l’avortement selon des critères géographiques ou de revenus, souvent liés à la race, ne devraient pas être ignorés. C’est dans ce sens que l’intersectionnalité peut être utile pour aborder des problèmes de manière aussi systématique que possible.


Un autre exemple (ici, le mien) qui me semble parfaitement illustrer ces propos est celui de Kamala Harris : ancienne procureure générale de Californie (2) ancienne candidate à la primaire aux élections de la présidence américaine de 2020, vice-présidente de Joe Biden, son identité, ou du moins une partie d’entre elle (femme, noire, asiatique) est mise en avant, au point que Corine Lesnes, correspondante du monde, écrive que sa nomination est « une revanche pour les femmes noires« . Il a moins été mis en avant sa classe sociale (elle est fille de chercheurs), ou les usages discutables du pouvoir qu’elle a pu avoir en tant que procureure, où elle a contribué à la criminalisation des populations afro-américaines en Californie tout en étant très clémente avec certaines entreprises. Son rôle au sein de la bureaucratie étatique, ici dans la criminalisation et l’enfermement des personnes marginalisées, notamment afro-américaine, n’est pas évalué de manière critique par certain.e.s libéraux. L’avenir me donnera peut-être tort, mais il me semble très peu probable que la vice-présidence de Harris entraîne une amélioration significative des conditions de vie des femmes noires aux états-unis, de la même manière que 8 ans de présidence d’Obama n’ont pas mis fin au racisme systémique.
Cette situation illustre pour moi à la fois les limites de l’intersectionnalité libérale, qui n’est intersectionnelle que dans la limite où elle ne met pas en cause la domination économique des classes dirigeantes ou l’Etat. Elle illustre également la nécessité de ne pas réduire, en bien ou en mal, un individu à sa seule identité perçue et à ses traits biologiques et sociaux. L’oublier reviendrait à retomber dans les travers de l’intersectionnalité libérale, où les oppressions subies peuvent être utilisées comme du capital social ou politique, comme le fait Kamala Harris, et où la composante économique et sociale de la vie des individus est de fait mise de côté dès qu’elle bouscule l’idéologie libérale.

Brève conclusion

Ces deux articles, même s’ils sont trop courts pour véritablement aborder ce sujet en profondeur, me semblent tout de même adaptés pour discuter des principaux enjeux de l’application d’une grille de lecture l’intersectionnalité aujourd’hui. Ils font également écho (et apportent des débuts de réponses) à l’une de mes principales préoccupation philosophiques : Comment agir en pensant le monde (dont nos sociétés) en termes de structures tout en respectant l’unicité et l’agentivité que possèdent la plupart des êtres sentients ?


(1) c’est-à-dire des personnes défendant les droits individuels, notamment des minorités tout en étant pro-capitaliste, dont les représentants politiques sont proches ou font partie des élites économiques et culturelles.
(2) C’est à dire élue à la tête de l’appareil judiciaire de cet Etat.

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