Confusions et impensés de la critique religieuse

Lorsque les médias ou la sphère politique s’emparent du sujet des religions, c’est parfois pour parler des institutions et du rôle qu’elles jouent face à l’Etat ou au sein de la société. D’autres sujets parmi les plus abordés sont ceux concernant le voile, le terrorisme, le burkini, le refus de respecter des temps de deuil ou de reconnaître la théorie de l’évolution dans les écoles, ou encore les abus des prêtres ou autres représentants du divin, qui ont en commun d’être centrés autour d’actes ou de choix individuels, ou au mieux de dérives dans des structures, mais jamais d’une remise en cause de ces structures. Pourquoi cela, qui profite et qui est victime de cet état de fait ?

Confusions sur la religion

L’idée de religion ou de pratique religieuse peut renvoyer à plusieurs concepts, et causer plusieurs confusions si on ne prend pas la peine de distinguer ces concepts. (1)

La première confusion qui peut être faite lorsqu’on parle de religion, est celle entre les pratiques individuels et les pratiques systémiques. Ces dernières peuvent dépendre directement au sein d’institutions comme l’Église ou être informelles mais présentes dans les familles et communautés, comme l’est par exemple l’éducation religieuse fournie aux enfants directement par les familles. Les pratiques individuelles, comme le port du voile ou la prière, sont bien sûr influencées par les structures et représentations collectives, mais cette influence peut n’être que partielle, ou au contraire servir de modèle repoussoir. De plus, les pratiques individuelles n’ont pas nécessairement d’influence directe sur autrui, et ne peuvent être à mon sens considérées de la même manière que les pratiques collectives telles que les prières collectives d’une part, et les structures, institutionnelles ou informelles, à la volonté normalisatrice d’autre part.

La spiritualité (croyances et pratiques rituelles liées à l’esprit, l’âme, la transcendance) est souvent religieuse, dans le sens où elle s’exprime souvent dans des pratiques au sein d’institutions, mais la spiritualité peut tout aussi bien exister dans le cadre de pratiques individuelles, en dehors d’institutions normative. A l’inverse, les institutions religieuses peuvent très bien mettre la spiritualité comme les croyances au second plan face aux enjeux politiques, économiques ou sociétaux.

Une autre confusion potentielle est celle du lien entre les croyances (ici dans le sens d’acte de foi) et les pratiques rituelles (gestes ou célébrations traditionnelles, liées à une religion ou à des croyances spirituelles). Il est parfois difficile de distinguer à quel point une pratique rituelle est motivée par la croyance et à quel point elle est motivée par d’autre facteurs, telles que la volonté de se démarquer d’un autre groupe, l’attachement à la stabilité ou la pression sociale.

Ces confusions ont des conséquences sur les discours politiques et médiatiques à propos des religions, et contribuent à préserver un impensé, celui des pratiques oppressives systématiques des structures religieuses, la principale (mais non la seule) étant l’endoctrinement non consenti des enfants, qui ne sont presque jamais abordées comme un problème.

A droite, les attaques opportunistes

Les partis politiques et les médias de la droite française, qu’elle soit conservatrice ou nationaliste, étaient (et sont encore parfois) fervents défenseurs du catholicisme et pourfendeurs de la laïcité. Pourtant, ces organisations sont également aujourd’hui à l’origine de nombreuses critiques concernant la religion. Est-ce étonnant ? Pas vraiment, si on considère que ces critiques visent surtout l’islam, et dans une certaine mesure le judaïsme. Au fond,ce ne sont pas les religions ou les croyances religieuses en soi, pas plus que la nature des institutions religieuses qui sont remises en question, mais bien l’altérité. Même lorsque ces critiques abordent des problèmes qui méritent de l’être (par exemple, la remise en cause de certains consensus scientifiques ou les comportements homophobes au nom d’une religion), elles sont motivées par le racisme et la xénophobie, ce qui explique que ces camps politiques sont généralement beaucoup moins empressés de critiquer, par exemple, l’opposition de l’Église catholique à l »union civile homosexuelle ou à la contraception. Ces critiques, n’accordent que peu de nuance aux individus musulmans, dont les profils sont pourtant variés, et les présentent comme forcément porte-étendards de l’islam, les placent au même niveau que les institutions religieuses. Ironiquement, ce manque de discernement contribue à renforcer la prétention des institutions religieuses musulmanes à représenter l’ensemble des musulman-e-s, donc accentue la pression normative sur ces dernier-e-s.

Confusion au sein de la gauche « laïque »

Le cas de la gauche, et notamment des laïques « radicaux », de Charlie Hebdo à Jean-Luc Mélenchon, est plus ambigu. On ne peut pas accuser ces individus d’avoir un double-discours à propos des religions, puisqu’ils sont issus d’une tradition férocement anticléricale qui remonte au XIXe siècle au moins et n’épargnent pas, bien au contraire, les catholiques ou les chrétiens en général. On leur reproche plutôt au contraire leur « universalisme » et leur absence de considération pour les différences culturelles. Contrairement à la droite, cette gauche laïque critique parfois les institutions religieuses en tant que telle comme l’illustre par exemple la mise en avant des « hommes de foi » prêtres, imams ou rabbins dans les caricatures. Néanmoins, ceux qui sont les plus mis en avant sont les individus « radicalisés », les « fous de dieux » et autres extrémistes. Ce blâme placé sur les individus pour les dérives desquels ils ne sont pas responsables, mais qui sont inhérentes aux institutions religieuses, peut rendre contre-productives les critiques, et surtout ne permet pas d’aborder les problèmes plus importants liés à la religion.

Cet impensé est par ailleurs tout aussi présent chez une partie des militant-e-s et organisations antiracistes, qui défendent les individus ou la liberté de croyance contre les attaques racistes ou xénophobes liées aux religions mais ne remettent pas en cause, à ma connaissance, les dominations qu’entraînent les institutions religieuses même lorsque leurs membres sont la cible du racisme ou de l’islamophobie.

Confusions sur le politique

Grâce à cette confusion et ces impensés, les religions institutionnelles « échappent » donc à une critique structurelle. (2). Comme nous l’avons vu, il n’y a bien sûr rien de bon à attendre des camps de droite, et surtout pas une critique systémique. Quant aux organisations antiracistes, on peut considérer qu’aborder un angle systémique n’est pas forcément leur rôle lorsqu’elles sont des organisations de lutte et de réactions (aux attaques racistes et xénophobes) et qu’elles ont déjà assez à faire sur ce terrain. En revanche, que dire du reste de la gauche, qui tente soit d’abolir soit de réformer des structures de domination tangibles telles que l’État (3) ou intangibles mais ayant des effets matériels (le patriarcat, l’hétéronormativité, le racisme systémique).

En tant que progressiste, serait-il justifié de défendre la pertinence de la notion de racisme systémique mais de faire l’impasse sur l’endoctrinement des enfants que défendent les structures religieuses ? Serait-il justifié d’être internationaliste et opposé à l’idée de frontières mais de considérer acceptable la hiérarchisation que les institutions religieuses font entre leurs membres, la communauté des croyants et les autres ? Je ne le pense pas. Pour autant, et tout en regrettant que ces sujets soient trop ignorés, peut-on dire que la gauche n’aborde pas ces questions par aveuglement ou par lâcheté ? Ce serait simpliste car « la gauche » n’existe pas. Ce terme n’est qu’une approximation, et l’employer sans recul ajoute une confusion du politique à la confusion du religieux. Il n’existe pas une gauche, mais des gauches, aux valeurs et traditions différentes, et parfois opposées. Je vais à partir de maintenant distinguer dans cet article la gauche radicale, qui remet en cause les structures, de la gauche non radicale, ou réformiste, qui s’oppose aux oppressions mais ne remet pas en cause les fondements des systèmes au sein desquels elle évolue (4). Cette distinction n’est pas la seule possible mais celle qui me semble la plus pertinente ici.

L’internationalisme et la reconnaissance du caractère systématique des oppressions tendent à être plutôt des marqueurs de la gauche radicale. Faire l’impasse d’une critique de la religion ne me semble pas étonnant de la part d’une gauche réformiste qui critique les oppressions sans en attaquer directement les structures qui en sont à l’origine. Cette gauche ne possède pas les outils conceptuels pour faire cette remise en cause des institutions religieuses, pas plus que de tenter de remédier à l’oppression des enfants dans nos sociétés. La position d’un parti comme la LFI face aux institutions religieuses est ainsi ambigu. En revanche, une  organisation anarchiste telle que l’UCL, distingue nettement religion institutionnelle et croyance, et se positionne clairement contre les oppressions tout en condamnant les attaques racistes sur la religion. Pour conclure, je vais tenter d’apporter quelques éléments supplémentaire à la position de l’UCL en m’appuyant sur les distinctions faites dans cet article.

Pour un nouvel anticléricalisme

La gauche radicale ne doit selon moi pas éviter la critique systématique de la religion, même si elle doit agir avec précaution sur ce terrain miné par la confusion entretenue par la droite, religieuse ou non. Elle doit le faire car tendre vers une société qui ne serait plus une société d’exploitation et d’oppression implique de lutter contre l »ensemble des structures oppressives, quelle que soit leur nature.

Ici comme ailleurs, la question qui doit être centrale à la critique de la religion est celle du pouvoir. Il ne s’agit pas uniquement de critiquer le sexisme et l’homophobie défendus par de nombreux groupes religieux, ce que la gauche (et la droite quand ça l’arrange) sait déjà faire. Il ne s’agit pas de critiquer les religions de manière essentialiste (« l’islam est une religion de guerre », « le christianisme est intolérant » etc.) car la religion, même quand il existe des textes ou des rituels sacrés, c’est ce que les praticant-e-s en font. Les pratiques religieuses évoluent avec la société dans laquelle elles ont lieu, et varient également y compris au sein de la même époque : si la plupart des chrétiens ou musulmans d’aujourd’hui sont conservateurs, certains sont violents et d’autres non, d’autres sont socialistes ou même anarchistes (j’en parle ici). On peut critiquer l’instrumentalisation de la foi et de la religion pour favoriser des pratiques ou pensées sexistes, homophobes ou nationalistes, mais cette instrumentalisation n’est pas une fatalité. On peut critiquer la croyance religieuse parce qu’elle est dogmatique, mais ce n’est pas sa spécialité, et ce dogmatisme est nocif avant tout lorsqu’il permet les rapports de domination, ce qui est lié aux structures hiérarchiques mais pas aux croyances en soi, quand bien même elles peuvent le faciliter en donnant de l’autorité. Une personne qui assure avec tout le dogmatisme du monde que les fées existent ne gênera probablement la vie de personne, à part peut-être la sienne, tant qu’elle n’a pas l’envie ou les moyens d’imposer ces croyances à autrui. En revanche, si elle commence à l’enseigner à une personne dans une position de dépendance à son égard en profitant de l’influence qu’elle a sur elle, par exemple à ses jeunes enfants, on peut convenir qu’il y a un problème. La nuance est que ce problème ne vient pas seulement du dogme, mais aussi et surtout du pouvoir d’un parent sur ses enfants.

 Je considère donc que chaque parti qui prétend lutter contre les oppressions et les inégalités sociétales devrait, tout en refusant l’instrumentalisation de la critique religieuse à des fins racistes, s’élever clairement contre les oppressions que promeuvent les institutions religieuses, notamment l’endoctrinement et la mutilation des enfants. Si la gauche non radicale est aussi peu capable de remettre en cause les religions institutionnelles que de remettre en cause l’État ou les nations, peut-être est-il tant de la considérer pour ce qu’elle est : inapte non seulement à proposer une véritable alternative sociétale, mais aussi et surtout de défendre les personnes opprimés par les structures actuelles.

(1) J’ai essayé de fournir pour ces concepts des définitions concises et consensuelles, mais je ne suis pas expert sur le sujet, et je vous invite à m’en faire part si elles posent problème pour une raison ou une autre.

(2) C’est une des raisons pour lesquelles le terme « islamophobe » n’est pas accepté par toute la gauche, certain.e.s craignant que des institutions profitent de l’ambiguïté possible du terme pour récupérer les fruits des combats antiracistes et échapper aux critiques à leur égard

(3) Même si la position des communiste autoritaires à ce sujet est pour le moins ambiguë

(4) Cette gauche a aussi souvent fait le choix de s’allier aux libéraux ou aux conservateurs face à la gauche radicale, comme lors de la Révolution Spartakiste allemande de 1919 ou de l’accession au pouvoir du PS dans les années 80.

Une réflexion sur “Confusions et impensés de la critique religieuse

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