« Vers les étoiles » ou la science-fiction technocratique

Vers les étoiles, écrit par Mary Robinette Kowal et paru en 2020 aux éditions Denoël, est un roman d’Histoire alternative qui se déroule dans les années 50 d’une Amérique en partie dévastée par une météorite. Un scientifique (le mari de l’héroïne) réalise rapidement que cet impact va rendre la Terre impropre à la vie en quelques décennies, et qu’il ne reste plus à l’humanité que l’espace comme échappatoire. L’héroïne, Elma York, mathématicienne de génie et pilote pendant la guerre, intègre le programme spatial tente de devenir astronaute dans une société profondément sexiste.

Vers les étoiles a gagné de nombreux prix, parfaitement mérités au vu de l’excellence du rythme et des dialogues comme de l’originalité et la cohérence de la trame narrative. Ce n’est cependant pas de la qualité de cette œuvre dont je parlerai, car vous n’êtes pas ici sur un blog de critique littéraire. Ce qui a motivé l’écriture de cet article est au départ un défaut, mineur mais intéressant, de la caractérisation des personnages : leur manque apparent de défauts.

Des personnages presque parfaits à la défense de la technocratie


Les personnages de Vers les Étoiles, bien qu’assez variés, possèdent un point commun : leurs erreurs sont presque inexistantes. Les maladresses, erreur de pilotage ou de contrôle d’une machine, erreur de jugement sont très rares et n’ont pas de véritables conséquences négatives. Les hommes, qui sont pour la plupart aussi sexistes, racistes et paternalistes qu’on peut s’y attendre de la part d’occidentaux dans les années 50, font des erreurs du fait de leur suffisance en tant qu’hommes, mais jamais du fait d’un manque de compétence ou d’habileté intrinsèque, ni de la volonté de protéger leur position par-dessus tout. Les personnages féminins sont encore plus irréprochables, en plus d’être unies par une sororité qui empêche tout désaccord irréconciliable ou brouille définitive (et qui invisibilise les différences qui peuvent exister entre les femmes selon leur race, leur milieu ou leur vécu).

Un autre point commun qui devient apparent au cours de la lecture est l’appartenance sociale. Les personnages de Vers les Etoiles jouant un rôle dans l’intrigue peuvent être séparés en trois catégorie : les intellectuels, desquels font partie l’héroïne, son mari et les individus qui travaillent pour rendre possible l’exploration spatiale, quelques militaires, pilotes ou gradés, dont le rôle est plus secondaire et les décideurs politiques, dont la valeur dépend principalement de leur capacité à écouter l’avis des intellectuels. On ne trouve aucune trace de personnages peu éduqués ou victimes de misère économique ou sociale. Cela peut paraître étrange alors que le monde, et notamment les Etats-Unis, dévastés par une météorite, font face à une crise économique et écologique sans précédent. La présence de nombreux réfugiés, le rationnement, le dérèglement climatique ou émeutes de la faim sont mentionnées mais restent au second plan, tout juste assez présents pour illustrer l’urgence de la situation et, parfois, le racisme de la société. A aucun moment le roman n’évoque ou ne montre la manière dont les victimes de ces troubles s’organisent pour survivre ou pour s’adapter : elles sont présentées comme passives, en attente d’être secourues ou aidées. Leur agentivité (1), et par extension toute prétention à gérer elles-mêmes la société à laquelle elles appartiennent ou au moins leurs vies est de fait niée.
L’absence de considérations concrètes pour la catastrophe et les individus qu’elle affecte, ainsi que la caractérisation lisse des personnages, qui malgré leur apparente diversité appartiennent presque tous au même milieux sociaux que sont l’élite éduquée ou les détenteurs du pouvoir militaire et politique, contribue à ce que ce roman puisse être qualifié de technocratique.

Ce que je veux dire quand je parle de « technocratique, c’est que la technologie y est un outil permettant de surmonter les épreuves de l’humanité parce qu’au service du génie humain d’une classe éduquée altruiste et bienveillante, que représentent les principaux personnages du livre. Une telle vision est facilitée par la catastrophe à laquelle l’humanité doit faire face, une météorite qui n’est dû en rien à l’influence humaine (contrairement à d’autres catastrophes qui nous touchent actuellement) et dont la « résolution » est uniquement présentée sous l’angle technique, à savoir la colonisation de l’espace.

Cet mise en avant de la technocratie est cependant implicite, derrière une façade résolument diverse et engagée : l’auteure fait régulièrement référence à des problématiques sociétales que sont le sexisme et le bellicisme masculin, le racisme, l’antisémitisme et plus généralement les préjugés culturels, et les problème que rencontre l’héroïne en tant que femme sont en centre du roman. Ces références ne sont (s’il fallait le préciser) pas une mauvaise chose mais la manière dont elles sont amenées est typique du libéralisme américain, qui invisibilise certaines luttes et instrumentalise les autres, en les lissant en leur enlevant toute radicalité (2). De fait, le portrait que fait Kowal des luttes sociales et très partiel et orienté.

Une représentation des luttes sociales parcellaire

Dans le monde de Vers les étoiles comme dans le nôtre, certains groupes font face à des discriminations systémiques (3). Le roman est centré sur le refus d’envoyer des femmes, et plus encore des femmes non blanches, dans l’espace. LEs victoires obtenues face à ces discriminations le sont non pas après une véritable lutte sociale, mais par l’action d’une poignée de femmes possédant des postes à responsabilité ou des compétences. Celles-ci, en s’appuyant sur leurs réseaux et sur la valeur pour l’organisation que leur donnent leurs compétences, prouvent au monde que les femmes peuvent être compétentes. Grâce à l’évolution de l’opinion publique, à laquelle est exposée le manque de logique des personnes discriminantes, elles parviennent ainsi à obtenir une évolution de la situation (pour elles au moins).
Les hommes et les femmes blanches du livre sont des individus qui oppressent ou discriminent du fait de leur biais idéologiques et de leur éducation mais qui peuvent évoluer et se déconstruire, ou au moins renoncer sans faire trop d’histoires à leur suprématie si le rapport de force tourne en leur défaveur. De tels cas de figure sont bien sûr présents dans la réalité, mais ils sont loin d’être les seuls : certaines personnes apprécient d’être dans des situations de domination, d’autres oppressent ou discriminent de manière délibérée pour protéger leurs avantages et sont prêtes à faire usage de violence pour cela, d’autres encore apprécient le statu quo sans prendre de recul sur les torts que celui-ci entraîne pour d’autres, ou sont convaincu.e.s, à tort ou à raison, être impuissant.e.s à faire évoluer la situation ou ne s’y intéressent tout simplement pas directement, ou se sentent forcé.e.s de collaborer aux systèmes de pouvoir pour vivre décemment ou pour subvenir aux besoins de leurs proches…. De même, les personnes victimes de discrimination ou d’oppressions peuvent y réagir de multiples manières, ne serait-ce que parce qu’elles n’ont pas toutes conscience de ces oppressions de la même manière.
Une telle représentation simpliste des antagonismes sociaux ne peut qu’entraîner une représentation simpliste de la lutte, présentée ici uniquement comme interne au système, réformiste et non-violente.

Je dois préciser que les thèmes abordés et la manière dont ils le sont restent cohérent, car la narratrice appartient à un milieu social défini, et n’a pas vocation à être objective, tout savoir et tout mentionner. Il est aussi tout à fait possible si ce que je considère comme la glorification du milieu intellectuel n’est que le reflet du travail remarquable d’individus ayant effectivement existé. Ce que je critique est le parti pris de l’auteur qui a conduit ces choix, qui reflète un manque de considération pour les classes sociales populaires et non éduquées, ainsi que pour toute forme de lutte radicale, alors même que son histoire se déroule dans une société connaissant une crise historique.

Une représentation du monde amenée à évoluer ?

Le monde présenté par Kowal, où la méritocratie est perfectible mais existe, les élites travaillent pour le bien commun et savent parfaitement ce qu’elles font, et où la lutte sociale est expurgée de tous ses aspects les plus radicaux (dans les idées comme dans les méthodes) me semble poser problème. En effet, même si une telle représentation n’est pas directement nocive, elle contribue à réduire l’imaginaire des possibles, un comble pour un ouvrage de Science-Fiction (4), et ne permet pas de se poser les bonnes questions, ni de prendre les bonnes mesures pour espérer progresser vers une société plus équitable. Ce tome n’étant que le premier, j’attends avec impatience de voir comment ces aspects sont traités dans la suite de cette saga, qui donnera peut-être tort à cet article.

(1) Je définis l’agentivité comme la capacité des individus à agir sur le environnement, à le transformer ou l’influencer.

(2) Critiques qui ont été faites par le groupe anarchiste Black Rose, dont je parle dans cet article

(3) Je définis les discriminations systématiques comme « des discriminations récurrentes renforcées par des inégalités de pouvoir et de statut qui sont inscrites dans l’organisation sociale, bien que souvent faites par des individus, puisque des facteurs sociologiques tels que les normes sociales, la position sociale, l’autorité, les privilèges vont influer« 

(4) Lire sur le sujet cet excellent article de Lyta Gold dont le souvenir a contribué à inspirer celui-ci.

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