Sur quel critère séparer les êtres vivants ? Réponse à Gérald Bronner


NB : Cet article a été écrit à quatre mains avec Milkir, dont vous pouvez retrouver les réflexions sur ce blog

Introduction

Gérald Bronner, sociologue connu pour ses travaux de sociologie cognitive, a l’année dernière écrit un court article adressé aux antispécistes, dans lequel il explique ses raisons de considérer l’humanité moralement à part des autres animaux, en se basant sur le « critère implicite » de la spécificité des cortex cérébraux des humains. Il définit également l’antispécisme comme un mouvement radical, propice à des actes extrêmes.

Nous allons essayer de développer ce point de vue et expliquer pourquoi nous pensons qu’il serait préférable d’employer d’autres critères que le critère implicite de Bronner pour différencier les êtres vivants.

Pourquoi l’égalité ?

Nous comprenons l’égalité comme l’absence de discrimination.

Par exemple, deux vélos d’apparence identique peuvent être considérés comme égaux, car rien ne permet de les discriminer. Cependant, il existe bien des différences entre ces vélos, comme le fait qu’ils ne soient pas au même endroit en même temps. Discriminer deux objets est donc toujours possible. Les questions que nous nous posons sont celles de la pertinence et des implications morales d’une discrimination.

Si j’ai envie d’utiliser rapidement un vélo, parce que je suis en retard pour un rendez-vous, je vais sans doute utiliser le vélo qui est le plus proche de moi, pour ne pas perdre de temps à aller chercher l’autre. Ici le critère de la proximité entre les vélos et moi est pertinent pour les discriminer, car ce critère a un impact sur la vitesse avec laquelle je vais pouvoir aller à mon rendez-vous et que mon objectif est d’y aller le plus rapidement possible. Utiliser le vélo qui est le plus loin de moi est possible, mais cela est contradictoire avec mon objectif.

Si on me demande lequel des deux vélos j’ai eu en premier, la proximité entre moi et les vélos n’est pas un critère pertinent pour les discriminer afin de répondre. Ce qui sera un critère pertinent est le moment où je les ai achetés l’un et l’autre. Enfin, si on me demande lequel des deux vélos j’aime le plus, je ne pourrais pas répondre, parce que je n’ai pas de critère me permettant de discriminer mes vélos pour répondre à cette question. Je considère mes vélos comme égaux vis-à-vis de l’affection que je leur porte, même s’ils sont différents par d’autres aspects.

Quand on parle de vélos, ne pas construire nos discriminations sur des critères logiques ne nous semble pas particulièrement important. Nos actions ne produiront peut-être pas exactement les effets qu’on souhaite, ou pas de la manière la plus efficace possible, mais dans tous les cas, les vélos ne souffriront pas de cette discrimination. Ce n’est pas le cas de nombreux animaux (et non les seuls humains) qui sont capables de se situer dans leur environnement et ressentir de la souffrance, mais aussi des émotions ou d’anticiper l’avenir (1).

Différencier humains et animaux : le critère implicite de Bronner

Dans son article, Bronner considère que la préoccupation pour le bien-être des animaux n’est pas illégitime, mais nécessite une mise au point analytique. Il reconnaît le consensus scientifique permettant d’attribuer à certains animaux non-humains la capacité d’avoir des émotions, mais aussi une conscience de soi ou une mémoire à long-terme. Il concède également que, du fait des capacités que possèdent ces animaux, l’humanité a des devoirs envers eux. Il repousse cependant l’idée que les intérêts des animaux non-humains peuvent être considérés à égalité avec ceux des humains. Il serait juste selon Bronner de considérer les humains comme égaux bien qu’ils diffèrent les uns des autres, mais pas les autres animaux, du fait de la spécificité des cortex cérébraux des humains. Ce critère implicite permet de justifier l’antiracisme ou l’antisexisme, mais pas l’antispécisme. C’est tout à son honneur de préciser cet implicite et de tenter de donner des raisons matérialistes à une vision du monde humaniste, mais nous doutons de la pertinence de ce critère. Cela nous permet justement de discuter des différents critères possibles de distinction des êtres vivants.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il nous faut rectifier l’interprétation que Bronner propose du concept de spécisme.
Bronner déclare que « l’antispéciste est celui qui considère que tout organisme vivant a la même valeur que n’importe quel autre ». Il ne retient dans la définition de Singer que le concept d’espèce (2). Or, le point central de l’antispécisme selon Singer n’est pas l’espèce mais l’égale considération des intérêts, c’est-à-dire à l’absence de discrimination néfaste, qui s’adapte aux caractéristiques différentes de chaque être vivants. Il déclare ainsi, dans son ouvrage Libération animale, que « The basic principle of equality does not require equal or identical treatment; it requires equal consideration. Equal consideration for different beings may lead to different treatment and different rights ». Ainsi, Bronner a raison lorsqu’il précise que dans la définition que Singer donne du spécisme il n’est pas directement question de souffrance. Il y est cependant question d’intérêts, et ne pas souffrir est simplement un intérêt partagé par tous les individus en ayant la capacité (3).

Ainsi, se revendiquer antispéciste tout en mettant en avant le critère de la capacité à souffrir pour discriminer les individus, c’est-à-dire en séparant les êtres sentients de ceux qui ne le sont pas, s’accorde parfaitement avec nos connaissances bilogiques et neurologiques, contrairement à ce qu’avance Bronner.

L’argumentaire de Bronner nous semble présenter une autre faiblesse : il n’explique pas en quoi sa catégorisation serait pertinente pour justifier les différences de traitement entre humains et autres animaux. Puisque le nombre de connexions dans le cortex ne semble pas les empêcher d’éprouver de la souffrance, en adoptant une posture utilitariste, nous n’avons aucune raison de ne pas accorder aux animaux l’égalité par défaut que Bronner accorde aux humains. En d’autres termes, quel est le lien logique entre la structure cérébrale et l’importance accordée aux intérêts de tel ou tel individu ?

L’égale considération des intérêts proposée par Singer nous semble être la position la plus parcimonieuse pour fonder une philosophie de l’absence de discrimination (4). La discrimination antispéciste du vivant, entre êtres sentients et non-sentients est compatible avec cette position, quand la distinction spéciste, qu’elle se base sur la tradition ou sur le critère implicite employé par Bronner, va à l’encontre de cette position.

Ce débat nous permet de parler de savoirs scientifiques et de leur utilisation dans un cadre moral. Nous nous appuyons sur les mêmes connaissances du monde que Bronner, et ce sont les critères auxquels nous accordons la priorité pour juger la manière dont nous traitons les autres animaux, qu’ils soient humains ou non, qui nous différencient. Cela ne veut pas dire que nous considérons que toutes les opinions se valent (et nous savons que Bronner rejette aussi cette idée), mais qu’il est important d’expliciter sa position autant que possible, comme il le fait justement, pour avoir des échanges aussi clairs que possible sur les sujets que nous estimons importants.

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(1) Voir à ce sujet la déclaration de Cambridge sur la conscience

(2) Définition de Singer retenue par Bronner : « Les racistes violent le principe d’égalité en donnant un plus grand poids aux intérêts des membres de leur propre race quand un conflit existe entre ces intérêts et ceux de membres d’une autre race. Les sexistes violent le principe d’égalité en privilégiant les intérêts des membres de leur propre sexe. De façon similaire, les spécistes permettent aux intérêts des membres de leur propre espèce de prévaloir sur les intérêts supérieurs des membres d’autres espèces. Le schéma est le même dans chaque cas. » (Libération animale)

(3) Cette posture est influencée par la morale utilitariste de Singer.

(4) Nous utilisons par exemple le même raisonnement pour justifier notre athéisme : il n’est pas possible de prouver qu’aucun dieu n’existe, pour autant en l’absence de preuve, nous ne pensons pas qu’un dieu existe et de fait, nous vivons comme si aucun n’existait.

2 réflexions sur “Sur quel critère séparer les êtres vivants ? Réponse à Gérald Bronner

  1. Sayuka

    Un article très intéressant pour quelqu’un qui, comme moi, n’est pas des plus renseigné sur les questions de spécisme. Le propos est clair et accessible et c’est franchement agréable !
    J’ai deux petites réserves à la lecture:
    – Premièrement, à propos du passage sur les vélos, j’ai « tiqué » sur la partie de l’affect sur les vélos. En effet, il me semble d’une part que l’attribution de critères peut-être dans ce cas totalement permise, ou bien il faut je pense préciser auparavant que l’individu au préalable n’a pas de préférence particulière qui l’ont amené tout de même à acheter ce 2ème vélo sinon pourquoi l’aurait-il fait si ce n’est en effet que pour avoir 2 vélo totalement identique à disposition à deux endroits différents ? Ceci reste une possibilité je dois bien l’avouer, mais ça m’a fait sortir, en tant que lecteur, du côté « Loi générale » en passant d’un coup à un cas qu’on pourrait vite attribuer de cas particulier. D’autres part, je pense tout simplement que cette partie sur l’affect devrait avoir son paragraphe à lui seul, pour bien distinguer l’argumentation d’une discrimination objective de l’objet et une autre plus subjective (mais là c’est une question de forme et sans doute de préférence personnelle).
    – Deuxièmement, à propos de la définition de Singer, un néophyte comme moi aurait apprécié une définition dans le texte ou en annotation pour pouvoir directement à la lecture voir en quoi l’interprétation de Bronner et de Singer différaient.

    Voilà, mais encore une fois, je précise que j’ai beaucoup apprécié la lecture de cet article, son format et son accessibilité 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour, et merci pour ces retours.
      Concernant l’exemple des vélos, nous avons voulu nous limiter à la différence de position pour avoir un exemple simple, mais on peut considérer que ces vélos possèdent d’autres différences, qui ne sont juste pas pertinentes en tant que critère de choix.
      J’ai essayé d’étayer le paragraphe concernant la définition de l’antispécisme, en espérant qu’il soit plus facilement compréhensible ainsi.

      J’aime

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