Sexiste, capitaliste : le sport professionnel, à rénover ou à jeter ?

À l’heure où j’écris ces lignes, les Jeux Olympiques de Tokyo (auxquels s’opposaient très majoritairement les japonais) sont presque finis et plusieurs controverses liées à la place des femmes et aux injonctions dont elles sont victimes dans le sport professionnel ont éclaté. Les gymnastes allemandes ont revêtu pour leur épreuves une combinaison recouvrant jambes et bras à la place du justaucorps traditionnel et, lors du championnat d’Europe de beach handball, les joueuses norvégiennes ont écopé d’une amende pour avoir joué en short au lieu du bikini réglementaire. Ces dernières années déjà, les problèmes des violences faites aux sportives ou aux athlètes possédant un taux de testostérone jugé trop élevé avaient suscité des débats animés. Toutes ces affaires illustrent le caractère patriarcal de notre société, et sont innacceptables, mais est-ce le seul reproche qu’on peut faire au sport professionnel ? Avant de réfléchir à cette question, il convient de d’abord répondre à quoi (et à qui) sert le sport professionnel.

Par sport professionnel, j’entends les compétitions aux sein desquelles les sportifs et sportives sont payés pour leur pratique. Le sport professionnel partage la forme du sport amateur mais les enjeux sont bien différents. Le sport amateur est ludique, et l’enjeu est (normalement) de passer un bon moment en compagnie d’autres personnes. Celui-ci peut être compétitif et situer dans le cadre de rivalités parfois amères, mais il est possible et même attendu des joueurs ou joueuses que, si la colère ou la frustration prend le pas sur le plaisir, ils ou elles changent simplement de jeu ou de partenaires de jeu. Les sportives et sportifs professionnels n’ont souvent pas ce luxe, car leur sport est à la fois leur métier et leur gagne-pain. Le sport professionnel met en avant la suprématie du plus fort, et cet enjeu a souvent été utilisé pour tenter de justifier la supériorité d’une « race » ou d’une civilisation sur d’autres. Cela fut particulièrement visible lors des jeux olympiques de1936 à Berlin ou de 1980 en Russie Soviétique, mais est tout aussi vrai pour les compétitions organisées par des états libéraux. Plus généralement, de nombreux pays utilisent le sport pour en tirer un bénéfice diplomatique, comme le Qatar qui organise la prochaine coupe du monde de football (au prix de la sueur et de la vie de nombreux travailleurs étrangers) pour tenter de renforcer sa position contestée au sein de l’ordre politique international.

Cependant, un autre aspect tend à éclipser ces questions depuis quelques décennies : celui de la rentabilité financière. Le sport professionnel rapporte de plus en plus d’argent aux joueurs et joueuses, mais aussi aux clubs et fédérations, notamment grâce aux sponsors et aux droits de diffusion qui peuvent atteindre dans les cas les plus extrêmes des dizaines de milliards. Cependant, dans un modèle capitaliste, le taux de profit n’est jamais suffisant, et il est toujours nécessaire de trouver des moyens de l’augmenter. Les sportives en sont les premières victimes, car leurs corps sont perçus comme un argument de vente, mais elles ne sont pas les seules. Même dans le football, sport professionnel qui génère le plus d’argent en Europe, les salaires des sportifs sont très inégaux (sans parler des inégalités entre le sport masculin et féminin) et les carrières sont courtes, à la merci des blessures et de la baisse de performance. Le corps des sportifs est parfois abîmé par la pratique à haut niveau, et certains sportifs ne sont même pas payés directement, comme la ligue universitaire de football américain. Le format de certaines compétitions, voire des règles de certains sports comme le volley ou le tennis de table a été modifié pour devenir plus télégénique dans l’espoir d’en améliorer l’audience et les revenus qui en découlent. De tels changements sont bien sûr imposés aux athlètes, dont le poids politique reste faible face aux fédérations et aux clubs.

Ainsi, le contrôle du corps des sportives obéit à une logique patriarcale, mais aussi capitaliste. Il me semble probable que ce contrôle s’atténue dans les prochaines années, mais que l’évolution des mentalités ne joue qu’un rôle mineur dans cette évolution par rapport à la recherche du profit. Je pense que les discriminations dans le monde du sport professionnel doivent être combattues, mais aussi que le sport professionnel lui-même, en tant qu’institution, doit être aboli. Celui-ci contribue à enrichir les plus riches, les multinationales, oligarques et autres dictateurs à la recherche d’une bonne image. De plus, il transmet des valeurs pour le moins nocives : la compétition à tout prix, où la part du lion revient aux gagnant.e.s (et surtout aux investisseurs) alors que les perdant.e.s, les blessé.e.s ou les personnes qui n’ont pas les moyens de s’y consacrer sont laissé.e.s sur le côté. Je peux comprendre la colère ou la frustration des perdant.e.s, face à une concurrence écrasante voire jugée inéquitable, mais il ne faut pas s’y tromper : quelles que soient les règles, quelles que soient les catégories de poids ou de genre, il ne peut y avoir de compétition juste car il y aura des toujours des perdant.e.s et une hiérarchie. Le sport n’est pas forcément tout cela : comme le jeu, il peut être coopératif, aspect trop peu souvent mis en avant, et même lorsqu’il est compétitif il peut mettre en avant la camaraderie, le plaisir de jouer, le fait de mettre à l’épreuve ou d’entretenir son corps. Le problème, c’est que le sport professionnel est tout simplement incompatible avec une pratique du sport saine et éthique. 

Mettre fin au sport professionnel dans l’avenir proche risque d’être difficile au vu de son ancrage populaire, des moyens financiers énormes qui lui sont consacrés et de son statut d’outil de propagande pour les états et certaines entreprises. Cela ne devrait pas nous empêcher, au-delà d’une critique de ces dérives, de remettre en cause le sport professionnel lui-même, incompatible avec une société égalitaire.

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