Le communisme est-il atteignable ? Critique de la dictature du prolétariat

[Je remercie Milkir pour sa relecture et ses conseils]

La question soulevée par le titre de cet article est (volontairement) ambigüe, et se doit d’être éclaircie. Avant ceci, pour pouvoir mieux y répondre plus tard, c’est sur une autre idéologie économique et politique qui lui est opposée, le capitalisme, que je vais me concentrer.

Le capitalisme, une idéologie inatteignable

Bien qu’il soit dominant, le capitalisme possède une image globalement mauvaise en France comme à l’international, et qui se dégrade même aux États-Unis où il était jusqu’il y a peu très largement soutenu. Certain.e.s pro-capitalistes, notamment les libertarien.e.s, reconnaissent les limites des sociétés qui se réclament actuellement du capitalisme, mais justifient leur posture par le fait que leurs failles viennent non pas du capitalisme tel qu’ils le décrivent [1] mais de l’influence des États sur ces sociétés.

Prenons l’exemple du système de santé américain, plus cher et moins efficace que celui des autres pays riches. Une exploitation qui tendra à expliquer cela dans les cercles progressistes sera le caractère privé et capitaliste du système de santé américain, perçu comme moins efficace, mais cette vision des choses n’est pas partagée par toutes et tous. Pour des individus pro-capitaliste, les principaux problèmes concernant le système de santé américain sont plutôt les régulations sur l’entreprenariat et les droits de propriété intellectuelle qui empêchent les laboratoires de distribuer librement des médicaments et facilitent le maintien de monopoles, ou encore la création de chaîne hospitalière qui conduit à une augmentation des prix. En général, ils et elles reprochent à l’État de faire pencher la balance en faveurs de certaines entreprises, donc de briser la concurrence libre du marché. Une telle influence est manifeste, et s’observe par le poids de certains lobbies comme ceux des armes à feu ou des industries pharmaceutiques, ou au niveau des lois manifestement taillées pour les grandes entreprises, telle que la réforme fiscale mise en place par Trump en 2017.

Cependant, il me semble impossible d’expliquer les faillites du capitalisme et l’impossibilité de cette concurrence pure et parfaite par la seule influence de l’État, car ce système possède des contradictions internes qui le rendent inapplicable, indépendamment de l’influence d’un État. Les économies d’échelle puis l’asymétrie de l’information et les coûts de sortie prohibitifs entre autres choses donnent un avantage décisif au premier entrant sur un marché. 

Dans un système capitaliste de type keynésianiste, l’ingérence des États permet, par la casse des monopoles ou la redistribution partielles des richesses, de mitiger ces effets négatifs, au prix d’une entorse à l’idée de concurrence libre et parfaite. En revanche, dans le modèle néolibéral qui a pris le pas sur le modèle keynésianiste depuis les années 80, et plus encore dans un modèle libertarien soit l’État n’existe pas et ne peut réguler ces monopoles ou oligopoles, soit il existe mais son influence est trop réduite pour qu’il puisse s’en prendre à eux, et aura au contraire tendance à les favoriser du fait du lobbyisme que permet sa faiblesse dans le rapport de force entre ces deux acteurs. Or, de telles situations économiques empêchent la libre concurrence et l’établissement de prix optimaux pour les consommateurs, un des objectifs d’une économie capitaliste.
Au-delà même des monopoles, la propriété privée, dans un contexte de rareté associé à la concentration des ressources que permet l’asymétrie d’accès à l’information et l’avantage au premier entrant sur un marché, conduit à ce que certains individus, qui ne possèdent pas de ressources propres, acceptent des contrats très défavorables pour assurer leur survie.

Ainsi, les conséquences concrètes de l’application de l’idéologie capitaliste nous montrent qu’un tel système est tout simplement inatteignable. Les dérives telles que les monopoles ou la concentration des ressources, qui conduisent à limiter la libertés des individus qui en sont dépourvus me semblent inévitables dans une société capitaliste. Ce raisonnement est, je l’espère, partagé par la plupart des anticapitalistes, et je souhaite démontrer dans cet article comment les défenseur.e.s du communisme autoritaire justifient comme les défenseur.e.s du capitalisme l’imperfection des régimes dont ils se revendiquent sans prendre en compte les contradictions internes propres à leur idéologie. Avant de faire cela, cependant, il me semble important de définir les notions d’État et d’autoritarisme, au centre des désaccords entre communistes autoritaires et communistes libertaires.

Qu’est-ce qu’un État ?

Même si vous vivez très probablement dans un État et que vous avez donc une idée de ce que représente cette notion, il me semble important de la définir aussi clairement que possible.

Un État est un organisme qui, à l’intérieur de ses frontières, applique ses lois à une population, et est constitué d’institutions par lesquelles il exerce une autorité et un pouvoir effectif, et notamment les pouvoirs régaliens, c’est à dire les pouvoirs considérés comme les attributs qui fondent sa souveraineté, sur lesquels il est censé posséder un monopole.

Malatesta, dans son ouvrage L’anarchie, décrit la notion d’État en des termes plus précis : « Les anarchistes, moi compris, avons utilisé et utilisent toujours le terme État pour évoquer l’ensemble des institutions politiques, législatives, judiciaires, militaires et financières par lesquelles le contrôle des actes personnels et la sécurité sont retirés des individus pour être confiés à d’autres. Ces derniers, qu’ils aient usurpé ces pouvoirs ou les ont reçu dans le cadre d’une délégation, possèdent le pouvoir d’écrire des lois pour tous et sur tous les sujets, ainsi que d’obliger les individus à les respecter, si besoin par l’usage de la violence. » [2] Dans ce cadre, l’idée de monopole de la violence légitime, développée par Weber est essentielle : les individus peuvent accepter de se placer sous le contrôle d’une organisation étatique pour de multiples raisons, mais le principal atout des organisations étatique comme leur principal moyen de rester au pouvoir est le monopole de la violence légitime. On pourrait même considérer que c’est justement le fait de détenir un tel monopole qui caractérise les États. En effet, les fonctions qui sont actuellement considérées comme régaliennes, reposent sur la force, soit directement (la défense face aux menaces extérieure, le « maintien de l’ordre »), soit indirectement (définir le droit, rendre justice, émettre de la monnaie, récolter des impôts et définir la manière dont il sera dépensé). Ces pouvoirs sont censés être un monopole de l’État en ses frontières, donc retirés à tout autre pouvoir individuel ou collectif, et c’est sur la base de ces monopoles que Malatasta définit ce qu’est un État.

Qu’est-ce que l’autoritarisme ?

La posture anarchiste considère que les États sont autoritaires par nature, du fait de leur contrôle de la sécurité et de la « bonne marche » de la société (par leur contrôle des pouvoirs régaliens), ainsi que de leur monopole de la violence légitime. Dans ce cadre, tous les types d’État dans le sens anarchiste du terme, les régimes tels que les royaumes féodaux, les théocraties ou les dictatures du prolétariat, de même que les démocraties représentatives sont des régimes autoritaires, indépendamment d’autres critères comme la répartition des ressources ou le degré de liberté individuelle dont jouisse les habitant.e.s. Au contraire, les systèmes de démocratie directe que défendent les anarchistes cherchent justement à s’émanciper du modèle de l’État. Dans une société anarchique, ce sont les individus eux-même qui participent à la gouvernance de leur société, et nul groupe ou institution ne possède le monopole de la violence légitime.

Cette approche essentiellement centrée sur les institutions n’est pas la seule possible : de nombreux chercheurs ont tenté de comprendre ce qui caractérise l’autoritarisme au niveau de la psychologie des individus. Les critères de l’autoritarisme choisis par Adorno (qui était marxiste) et les échelles de mesure de l’autoritarisme F et RWA qui ont été développées ensuite ne manquent pas de pertinence (bien que les deux premières soient aujourd’hui méthodologiquement dépassées) mais ne traitent pas, ou imparfaitement, la question de l’autoritarisme « de gauche’ [3]. La très récente échelle LWA répond à ce manque, mais la seule étude des échelles centrées sur les individus ne me semble pas suffisantes, puisqu’elles ne décrivent pas l’aspect institutionnel de l’autoritarisme. Ainsi, la seule étude des critères individuels de l’autoritarisme pourrait laisser penser que le niveau d’autoritarisme d’une structure de gouvernance dépend avant tout des individus qui en sont à la tête. Ce postulat est contraire à celui des libertaires, qui considèrent que c’est la structure de gouvernance qui fait l’autoritarisme, notamment en facilitant la prise de pouvoir ou le maintien d’individus possédant des tendances autoritaires. L’apport intellectuel anarchiste prend tout son sens dans ce cadre, et c’est en m’appuyant sur ces éléments que je considère le communisme autoritaire incapable de répondre à ses promesses du fait des contradictions entre ses ambitions (l’établissement d’une société communiste) et les conséquences de la solution qu’il procure. En effet, sa seule issue est la consolidation du pouvoir des institutions autoritaires et des personnes qui en assurent le fonctionnement et la suppression de toute opposition. Bien sûr, une telle affirmation mérite d’être développée, en commençant par définir le communisme autoritaire.


Qu’est-ce que le communisme autoritaire ? 

Marx et Engels s’opposaient aux penseuses et penseurs anarchistes de leur époque en défendant une version autoritaire du communisme. Ils considéraient nécessaire l’établissement d’une dictature du prolétariat, destinée à assurer temporairement l’ordre, de manière coercitive si nécessaire, et à protéger le gouvernement du prolétariat des réactions et contre-révolutions jusqu’à l’établissement du communisme. Les communistes autoritaires défendent ainsi une centralisation des moyens de production et des fonctions régaliennes entre les mains de l’État gouverné par « le prolétariat », quand les libertaires défendent la décentralisation et l’autogestion démocratique, parfois dans le cadre de fédérations.

Lénine exprime ainsi la pensée de Marx et Engels à ce sujet dans son ouvrage « L’ État et la Révolution » : « Afin d’éviter que les causes de ses désaccords avec les anarchistes ne soient déformées, Marx a explicitement souligné la « forme révolutionnaire et transitoire » de l’État nécessaire au prolétariat. Le prolétariat, en effet, n’a besoin d’un État que temporairement. Nous nous accordons avec les anarchistes quant à notre but, qui est l’abolition de l’État, mais nous maintenons que pour atteindre ce but un usage temporaire des instruments, ressources et méthodes du pouvoir étatique est nécessaire pour lutter contre les oppresseurs, et la dictature temporaire des classes opprimées nécessaire à l’abolition des classes. Marx s’est exprimé contre les anarchistes en ces termes : Les travailleurs devraient-ils, après avoir renversé le joug des capitalistes, rester les bras ballants ou utiliser leurs propres moyens pour écraser leur résistance ? » [4]

L’appel à une dictature du prolétariat est le premier point sur lequel Lénine distingue sa posture de celles des anarchistes. Une autre différence, qui me semble importante car elle implique un anti-démocratisme, est le caractère naturel de l’autorité et des hiérarchies. Lénine cite ainsi Engels, toujours dans « L’État et la Révolution » : « Prenez une usine, un chemin de fer, un navire en haute mer : n’est-il pas évident qu’aucun de ces établissements complexes, qui s’appuient sur la maîtrise technique et la coopération de nombreux individus, ne pourrait fonctionner sans un certain degré de subordination et, par conséquent, sans un certain degré d’autorité ou de pouvoir ? » [5]

Ainsi, les communistes autoritaires n’apprécient pas plus les États que les communistes libertaires, mais considèrent qu’une transition par une dictature du prolétariat est nécessaire pour éviter que des contre-révolutionnaires ne brisent la Révolution et n’empêchent l’avènement du communisme.

De la défense au rejet des dictatures « communistes »

Les partisans du communisme autoritaire ont longuement défendu les régimes soviétiques et maoïstes, qui se revendiquaient du marxisme, les communistes autoritaires se sont retrouvés dans une position délicate lorsque ceux-ci ont été décrédibilisés auprès de l’opinion publique (après la mort de Staline, et surtout à partir de la sortie de l’ouvrage de Soljenitsyne), puis se sont effondrés ou ont embrassé le capitalisme.
Aujourd’hui, les principales organisations communistes autoritaires ont cessé de défendre ces régimes et, lorsque leurs ennemis politiques leur reprochent le fait que l’établissement de régimes « communisme » a eu des effets désastreux, les communistes autoritaires répliquent que la Russie stalinisme, la Chine maoïste, le Cambodge des khmers rouges n’étaient pas des pays communistes, mais des pays qui se déclaraient communistes sans en être (ce qui est vrai).

Le cas des trotskystes, est un peu différent : s’ils et elles ont toujours désavoués la Russie staliniste, ils et elles n’ont en revanche jamais cessé de défendre le léninisme, dont ils considèrent que la vision n’a pu être mise à bien du fait de la mort prématurée Lénine et de l’exclusion du pouvoir de Trostky. Des textes comme celui-ci et celui-là illustrent bien que, s’ils remettent en cause certaines de ses évolutions, les trostkystes ne remettent absolument pas en cause le communisme autoritaire.

Or, s’il est indiscutable que le stalinisme, le maoïsme, le léninisme et le trotskisme peuvent être considérées comme des courants bien distincts, je défends l’idée, et vais tenter de la démontrer, que l’idéologie qui regroupe ces courants, le communisme autoritaire est, tout comme le capitalisme, inapplicable du fait des conséquences concrètes de son application. Ainsi, trier le grain de l’ivraie au sein des courants autoritaristes ne saurait réhabiliter une doctrine qui a prouvé au cours du siècle dernier son incapacité à parvenir au communisme.

Aparté : le communisme n’a-t-il jamais existé ?

Bien que cela ne soit pas le cœur de mon propos, il me semble important de préciser que, s’il est vrai qu’aucune « dictature du prolétariat » et généralement d’État aux mains des communistes autoritaires ne s’est rapproché de près ou de loin d’une société communiste (c’est précisément un de mes arguments), des communes ou régions gouvernées de manière libertaire ont existé et existent, ne serait-ce que dans une forme imparfaite et à petite échelle. Le gouvernement du Rojova est par exemple municipaliste.

Ainsi, je ne postule pas que « le communisme n’a jamais été mis en place », mais bien que « aucune dictature du prolétariat n’a permis la mise en place d’une société communiste ».


L’échec de la transition de la dictature du prolétariat vers le communisme : à qui la faute ?

Dans les faits, tenter d’accéder au communisme par une dictature du prolétariat s’est avéré contre-productif au cours du XXe siècle : sans même parler des innombrables oppressions et massacres perpétrés au nom du communisme, le communisme autoritaire a, après avoir étouffé les mouvements progressistes radicaux concurrents, subi une délégitimisation qui a laissé le champ libre au capitalisme. Je pense que les seules pressions extérieures et les guerres civiles auxquelles ont eu à faire les régimes soviétique ou chinois soient les causes de ces échecs répétés à parvenir au communisme : au contraire, et de même que pour la concurrence libre et parfaite, ce sont les contradictions entre l’idéologie du communiste autoritaire et les conséquences de son application qui l’empêchent d’être mené à bien.
La dictature du prolétariat est un État censé être transitoire, mais un État tout de même. Comme une monarchie ou une république capitaliste, elle se caractérise par la concentration des pouvoirs et par la monopolisation de l’usage légitime de la violence. Je peux concevoir que du point de vue pratique, confier le pouvoir à une minorité politisée et fidèle à la nouvelle idéologie serait plus efficace que la mise en place d’un régime démocratique qui nécessite une implication de toutes et tous, ainsi qu’un travail de formation et de persuasion très conséquent, mais la question qu’il faut se poser est : efficace pour quoi ?

Le problème du monopole de la violence légitime

Le problème, et il est de taille, est que dans le cadre d’un État, tout groupe qui ne sera ni affilié à cet État ni soutenu ou au moins toléré en son sein pourra être considéré comme illégitime, donc dangereux. Dans ce cadre, un usage de la force discrétionnaire sera non seulement permis mais attendu. Même dans les États libéraux, qui tolèrent dans une certaine mesure les organisations d’opposition, les individus au pouvoir font usage de la violence d’État dès qu’ils se sentent menacés. Ainsi, les forces de l’ordre françaises s’en sont pris parfois violemment aux manifestant.e.s, aux zadistes ou à des personnes racisées en banlieues dans une relative impunité alors que toute réplique est sévèrement punie [6], est pour moi de même nature que la répression des anarchistes chinois par Mao ou, en Russie, de la marginalisation puis l’anéantissement des organisations anarchistes par les bolcheviks, alors qu’ils les avaient pourtant soutenus [7]. Les individus qui se retrouvent en position d’autorité, soit du fait de leur influence sur les décisions affectant leur société, soit la capacité de faire usage de violence, sont justement celles qui ont le moins intérêt à ce que la situation change, par exemple que la dictature cède la place au communisme une fois la révolution « terminée ». Peut-on attendre d’individus, même possédant les meilleures intentions, de ne pas utiliser les moyens de l’État qu’ils ont renversé pour sauvegarder leur idéal face à ce qu’ils perçoivent comme des attaques internes et externe sans que l’accaparement de ce pouvoir n’empêche justement la dissolution des structures de l’État ? Comment empêcher que ces mêmes individus n’en viennent à justifier leur domination en rationalisant le pouvoir qu’ils possèdent ? Comment empêcher qu’une fraction de la minorité dirigeante n’évince ses camarades pour s’approprier les instruments de répression de l’État, comme cela est arrivé en Russie ou en Chine ? Les communistes autoritaires considèrent que la centralisation ne mène pas nécessairement à l’oppression mais, bien qu’une société décentralisée ne soit pas nécessairement libre d’oppressions, la centralisation les facilitent en accentuant les écarts de pouvoir entre individus. Je pense ainsi que l’idée de « Dictature du prolétariat » est un non-sens : puisque le système de gouvernance est centralisé, le pouvoir ne peut être aux mains « du prolétariat » mais seulement de certains individus, pas toujours prolétaires, qui revendiquent représenter l’ensemble des prolétaires. Or, comme vous vous en êtes rendu compte si vous vivez dans une démocratie représentative comme la France, les représentant.e.s n’ont pas nécessairement la possibilité ou la volonté d’agir en fonction des intérêts des représenté.e.s, tout en sachant que la capacité de ces dernier.e.s à remettre en cause les représentants est au mieux limitée.

Du point de vue théorique comme Historique, il me semble donc avoir des raisons de penser l’État comme contre-révolutionnaire, et de considérer l’idée de s’appuyer sur ce dernier en ayant des objectifs politiques radicaux comme hasardeuse.

L’anarchisme, un trouble infantile ?

Les communistes autoritaires ont souvent considéré (et certain.e.s considèrent toujours) les anarchistes comme utopistes et incapables de faire preuve de pragmatisme, au point de considérer leur idéologie comme un trouble infantile (ce qui est au passage un bel exemple d’âgisme et de psychophobie).

Cette accusation « d’utopisme » et par extension de manque de pragmatisme, est-elle fondée ? Il me semble au contraire que les anarchistes sont pragmatiques, et appliquent simplement une analyse sociétale systématique à la notion d’État, considérant qu’un système conçu pour la centralisation et l’exercice autoritaire du pouvoir risque de continuer à être utilisé ainsi même si des individus progressistes s’en emparent, comme le montrent. Leur posture face au pouvoir en soi n’est même pas complétement hostile, mais plutôt sceptique. Elle consiste à mettre à l’épreuve toutes les formes de pouvoir : sans considérer que toute autorité est illégitime, celle-ci est strictement circonscrite à son domaine de compétence (par exemple, la chirurgie ou la métallurgie), doit prendre en compte les autres individus, envers lesquels elle a un devoir d’explication et de justification. C’est une position qu’adopte par exemple Kropotkine dans son ouvrage La science moderne et l’anarchie, dans laquelle, tout en soulignant l’importance de l’application de méthodes scientifiques pour l’amélioration de la société, rappelle que les institutions scientifiques ne peuvent justifier par ce rôle un quelconque ascendant, et que la science est avant tout au service des individus. Les anarchistes se méfient de toute autorité qui ne peut être remise en cause car, si celle-ci entraîne des abus mais qu’elle est à l’abri d’une remise en question du fait de son statut privilégié, alors des inégalités se diffusent et, à terme, c’est le projet révolutionnaire qui est mis en danger.

Le scepticisme anarchiste contraste fortement avec le discours d’un homme tel qu’Engels, qui déclare, dans Socialisme utopique et socialisme scientifique : « Dès lors qu’il n’existera plus de classe sociale opprimée, dès lors que la domination des classes dominantes et la lutte pour l’existence basée sur l’anarchie dans les méthodes de production actuelles, avec les excès que cela implique, sera abolie, il n’y aura plus rien à réprimer et une force de répression sociale, un État, ne sera plus nécessaire […] L’interférence des États dans la vie sociale deviendra, un domaine après l’autre, superflue et s’éteindra d’elle-même ; la gouvernance imposée à des individus sera remplacée par la gestion des choses, et par la conduite des processus de production. L’État n’est ici pas « aboli », il s’éteint de lui-même. »

Engels était favorable à l’idée d’utiliser les armes des États et ne juge pas la centralisation néfaste en soi car il considérait ses pairs suffisamment vertueux pour ne pas devenir tyrans, ou plutôt pour n’user des armes de la tyrannie que pour de bonnes raisons et tant que cela est nécessaire, reposant ces armes à l’instant où la contre-révolution est morte. Cette posture me semble refléter une grande naïveté non seulement concernant le fonctionnement des État en tant que systèmes, mais également quand au fait que les révolutionnaires marxistes seraient forcément vertueux et vertueuses, comme si les exemples concrets passés et les connaissances théoriques acquises au sujet de la légitimation de l’autorité ne nous avaieht pas démontrées que la réalité ne pouvait être aussi simple. De plus, puisque les individus sont tous différents et que leurs intérêts parfois s’opposent, même dans une société égalitaire, un système ne peut être idéal pour tous et est condamné à engendrer des mécontent.e.s donc une opposition à même de justifier l’existence d’un État (il me semble étrange que des penseurs qui postulent une lutte incessante entre les phénomènes dans leur vision du monde n’aient pas pensé à cela).

La posture d’Engels n’a pas résisté à l’épreuve des faits et, s’il est compréhensible que des communistes autoritaires du XIXe siècle et du début du XXe siècle considèrent sérieusement la possibilité du succès d’une dictature du prolétariat, l’épreuve des faits a montré que l’anarchisme parvenait à créer des communautés se rapprochant du communisme, même dans des circonstances de guerre, alors que les tentatives de dictatures du prolétariat ont montré leurs limites. De même que les libéraux, les communistes autoritaires se distinguent par leur posture élitiste et technocratique (à la différence que le savoir technique est remplacé par la conscientisation et la politisation de l’avant-garde du prolétariat) qui illustre leur manque de confiance en le peuple, donc en la démocratie et l’auto-gestion. Nous pouvons ainsi affirmer, tant du fait de cette posture que du caractère anti-démocratique et contre-révolutionnaire de l’institution même des État, que les communistes autoritaires luttent non pas pour le communisme, mais pour une « dictature du prolétariat », qui n’a de prolétaire que le nom mais de dictature tous les attributs. Qu’ils et elles aient cyniquement conscience de ces limites ou agissent de bonne foi (ce que je pense et espère être l’écrasante majorité des militant.e.s communistes autoritaires), les conséquences désastreuses de leur posture idéologique ne doivent pas être ignorées. 

Tout est-il noir chez les rouges ?

J’ai été très critique dans cet article envers la notion de « dictature du prolétariat » et plus généralement de l’idée qu’une révolution doit être centralisée qui est défendue par les communistes autoritaires , et je considère que le communisme autoritaire n’est pas une approche post-révolutionnaire viable. Cependant, cela ne veut pas dire que je pense que tout ce qui provient de communistes autoritaires est à jeter. L’apport de Marx et Engels au communisme révolutionnaire n’est pas à négliger même d’un point de vue anarchiste, et dans les pays où les communistes autoritaires furent influents sans accéder au pouvoir, comme dans la France de l’après-guerre, leur influence fut plutôt positive puisqu’ils ont réussi à imposer de nombreux acquis sociaux dont nous disposons encore aujourd’hui. De plus, il ne faut pas oublier que l’opposition entre communistes autoritaires et communistes libertaires est une opposition de méthode plutôt que d’objectif, qui est dans les deux cas la création d’une société libre et égalitaire.
Ceci dit, il est pour moi clair que le soutien inconditionnel d’organisations communistes autoritaires est de fait anti-communiste, puisque nous avons toutes les raisons de penser que l’arrivée au pouvoir de ces dernières mènerait de nouveau à une dictature. J’enjoins mes lecteurs et lectrices d’une part à se méfier des organisations communistes autoritaires, qui peuvent être des alliées de circonstance mais dont une prise de pouvoir n’est pas compatible avec l’avènement d’une société communiste, et d’autre part à être critique face à l’établissement ou le maintien d’organisation susceptibles de s’emparer du pouvoir mais aussi des hiérarchies en général. Nul pouvoir ne devrait être à l’abri d’une remise en question, même lorsque ce pouvoir est en main de communistes.


[1] Ci-dessous par exemple, la définition donnée dans cet article par Marian Tuppy pour le Cato Institute, un puissant Think-tank libéral américan : « A purely capitalist economy ought to have the following characteristics: private ownership of the means of production and capital; low levels of taxation and regulation; competition unfettered by subsidies, bailouts, and protectionism; and the free flow of goods, services, and capital both domestically and internationally. Lastly, and here the government does have a crucial role to play, a capitalist economy ought to have an independent and efficacious judiciary that protects life, liberty, and property, and punishes fraud and theft. »

[2] “Anarchists, including this writer, have used the word State, and still do, to mean the sum total of the political, legislative, judiciary, military and financial institutions through which the management of their own affairs, the control over their personal behaviour, the responsibility for their personal safety, are taken away from the people and entrusted to others who, by usurpation or delegation, are vested with the powers to make the laws for everything and everybody, and to oblige the people to observe them, if need be, by the use of collective force. » 

[3] Voir l’excellent article de Hacking social sur les échelles de mesure de l’autoritarisme ou encore les vidéos qui y sont consacrées

[4] “To prevent the true meaning of his struggle against anarchism from being distorted, Marx expressly emphasized the ‘revolutionary and transient form’ of the state which the proletariat needs. The proletariat needs the state only temporarily. We do not after all differ with the anarchists on the question of the abolition of the state as the aim. We maintain that, to achieve this aim, we must temporarily make use of the instruments, resources, and methods of state power against the exploiters, just as the temporary dictatorship of the oppressed class is necessary for the abolition of classes. Marx chooses the sharpest and clearest way of stating his case against the anarchists: After overthrowing the yoke of the capitalists, should the workers ‘lay down their arms’, or use them against the capitalists in order to crush their resistance? But what is the systematic use of arms by one class against another if not a ‘transient form’ of state?”

[5] “Take a factory, a railway, a ship on the high seas, said Engels: is it not clear that not one of these complex technical establishments, based on the use of machinery and the systematic co-operation of many people, could function without a certain amount of subordination and, consequently, without a certain amount of authority or power?”

[6] Voir par exemple le travail de David Dufresne, son film Un pays qui se tient sage ou les chiffres des sanctions infligées par l’IGPN

[7] Sur la question, lire Emma Goldman, L’Agonie de la révolution. Mes deux années en Russie (1920-1921), Les Nuits rouges, Paris, 2017

[8] « As soon as there is no longer any social class to be held in subjection; as soon as class rule, and the individual struggle for existence based upon our present anarchy in production, with the collisions and excesses arising from these, are removed, nothing more remains to be repressed, and a special repressive force, a State, is no longer necessary […] State interference in social relations becomes, in one domain after another, superfluous, and then dies out of itself; the government of persons is replaced by the administration of things, and by the conduct of processes of production. The State is not « abolished ». It dies out. »

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