Amina Wadud, le Coran et la femme – critique

Le Coran et la femme, couverture française

Qui est Amina Wadud ?

Amina Wadud est une intellectuelle afro-américaine, professeure de philosophie et d’études islamiques spécialisée dans l’étude des textes de l’islam. Convertie à l’Islam depuis les années 70, elle milite pour l’amélioration des conditions des femmes en Islam. Son militantisme qui s’est traduit par plusieurs coups d’éclats : en Avril 1994, elle a été la première femme à diriger le sermon introductif dans une mosquée, au Cap en Afrique du Sud, et elle a dirigé la prière du vendredi devant plus de cent musulman-e-s le 18 mars 2005, rompant la tradition selon laquelle les imams, dirigeant les prières, devaient nécessairement être des hommes. Son ouvrage “Qur’an and Woman: Rereading the Sacred Text from a Woman’s Perspective”, paru en 1999 et récemment traduit en français, offre une interprétation du Coran critique par rapport aux biais patriarcaux. Il s’inscrit dans le mouvement de « l’islamisme féministe » est me semble être un bon point de départ pour comprendre ce dernier.

Le Coran, un texte à interpréter

Wadud considère que, bien que le Coran contienne des principes fondamentaux et permanents et ait pour but d’établir une morale universelle, son écriture est située dans le temps et dans une langue, donc elle est ouverte à l’interprétation. Elle s’oppose ainsi aux mouvements littéralistes tels que le Wahhabisme. [1] Le point central de son ouvrage est que l’actuelle interprétation du Coran est issue d’un contexte où la masculinité est la norme et les femmes considérées comme des objets plutôt que des sujets. Par ce postulat, Wadud se démarque à la fois des interprétations traditionnelles du Coran et des individus qui considèrent que le mauvais statut des femmes dans les sociétés musulmanes est dû au Coran et à l’islam en général, et tente d’offrir une interprétation du Coran « inclusive ».

Ainsi, l’auteure est en désaccord avec les nombreux théologiens qui considèrent que le Coran décrit les hommes au-dessus des femmes et justifient par les textes sacrés les entorses aux droits des femmes. Son raisonnement est simple : puisque le Coran spécifie que tous les humains sont égaux (à conditions bien sûr qu’ils soient croyants), il n’y a aucune raison que les hommes et les femmes ne le soient pas, à moins que cela ne soit explicitement mentionné par le Coran. Wadud s’attache justement à démontrer le contraire en offrant sa propre interprétation du Coran. Celle-ci est nourrie par ses connaissances sur les textes sacrés islamiques, sur trois aspects : le contexte de la transmission du Coran, la grammaire du texte et la Weltanschauung, ou vision du monde. [2]

Le contexte de l’écriture du Coran : l’arabie patriarcale du VIIe siècle

Comme Wadud le souligne, la société arabe du VIIe siècle, dans laquelle la Coran aurait été transmis à Muhammad puis consigné par écrit, était fortement patriarcale.
Elle considère que le Prophète et les premiers musulmans ont apporté des améliorations sociales mais ont dû accepter certains compromis. Ainsi, certaines coutumes ont été interdites dans le Coran : c’est le cas de l’infanticide, de l’abus sexuels des esclaves, de l’absence total d’héritage pour une femme ou encore du zihar (type de divorce où une simple déclaration suffit à l’homme, qui doit comparer sa femme à sa mère ou une autre personne de sa famille). D’autres ont été modifiées, telles que la polygamie, au sein de laquelle un homme ne doit pas complétement délaisser une de ses femmes au profit d’une autre (S4.V129),  du divorce auxquelles des conditions ont été données, des violences conjugales qui doivent être limitées dans leur violence, etc. L’auteure, suivant la tradition islamique, distingue deux périodes : la période mecquoise, avant l’Hégire, lorsque l’Islam était fortement minoritaire et devait s’accommoder de la culture arabe pré-islamique, et la période médinienne, lors de laquelle les musulmans se sont imposés dans la péninsule arabique. Wadud considère que les textes (ou « révélations ») marqués par l’influence de la période médinienne doivent être considérés comme plus fiables, car issus d’une période où le Prophète n’avait pas à faire des compromis.
Ainsi, pour Wadud, le contexte de la révélation comme celui de la société actuelle, sont cruciaux dans l’interprétation du Coran. En conséquence, il est légitime pour les musulman.e.s de se battre pour les droits des femmes aujourd’hui, et même d’aller plus loin que les réformes mise en avant par le Coran (qui sont aujourd’hui bien conservatrices puisqu’elles s’accommodent de la polygamie, des violences conjugales ou d’une demi-part d’héritage pour les femmes, entre autres), du fait que l’environnement social ait évolué depuis.

Une interprétation linguistique, ou la défense de l’écriture inclusive avant que ce ne soit à la mode

L’arabe classique, langue dans laquelle a été écrit le coran, ne possède pas de neutre. Comme pour le français (hors écriture inclusive), un nom masculin pluriel peut représenter plusieurs hommes, mais aussi plusieurs hommes et femmes. Wadud considère que l’usage de nom genrés était ici un mal nécessaire mais que, puisque le texte donne des conseils universels, une interprétation inclusive est non seulement possible, mais plus pertinente qu’une interprétation androcentrée. Par exemple, le terme Zawj peut aussi bien signifier époux qu’épouse ou un groupe de plusieurs époux ou épouses, selon le contexte. Bien que masculin grammaticalement, ce terme est conceptuellement neutre et, selon Wadud, il serait fallacieux de l’interpréter comme exclusivement masculin ou féminin à moins que cela ne soit explicitement spécifié.

Par cette nouvelle lecture, dont l’inclusivité des formules n’est qu’une facette, Wadud remet en cause le rôle forcément inférieur des femmes par rapport aux hommes et l’obéissance qui serait exigé de celles-ci, affirmation qui contredit les interprétations habituellement faites jusqu’ici. Prenons par exemple la traduction française de Muhammad Hamidullah (qui fit autorité en France pour la seconde moitié du XXe siècle) du cinquième verset de la sourate 66 : « S’il vous répudie, il se peut que son Seigneur lui donne en échange des épouses meilleures que vous, Musulmanes, croyantes, obéissantes, repentantes, adoratrices, jeûneuses, déjà mariées ou vierges ». Celui-ci est cité par Wadud, et si les deux traductions s’accordent sur la pertinence du terme « obéissante », il concerne pour Wadud l’obéissance à Dieu quand l’interprétation traditionnelle privilégie l’idée l’obéissance au mari, et c’est face à l’enjeu social important de ce genre d’interprétation que Wadud propose la sienne.      

La vision du monde du Coran

Wadud situe les et femmes et la féminité dans un cadre dualiste : elle postule que toute création, dans le Coran, se fait par paires, et que chaque partie de la paire est là par rapport à l’autre, sa présence présuppose l’autre. Jour et nuit, maris et femmes sont ainsi des paires. Selon elle, le Coran explique qu’hommes et femmes sont créés en tant que paires, mais ne précise pas la nature de leurs différences, qui sont dépendantes du contexte social. La femme est certes là pour enfanter, mais le coran ne parle que de la fonction biologique, pas des perception sociales et psychologiques de sa situation. Quand elles sont mentionnées, ces fonctions ne sont pas considérées comme forcément inhérentes aux femmes. Féminité et masculinité ne sont donc pas perçues gravées dans le marbre, mais appliquées sur des bases de facteurs culturellement déterminés.

Un ouvrage féministe : oui, mais quel féminisme ?

Wadud remet en cause certaines facettes du fonctionnement des institutions et des sociétés islamiques, mais pas la nature de ces institutions. De plus, elle ne fait aucune mention de l’homosexualité, de la transidentité, ou de la question des personnes non croyantes et notamment des apostats. Je pense que le féminisme défendu dans cet ouvrage peut être considérer comme un féminisme libéral non intersectionnel, position qui reste minoritaire et controversée dans le monde islamique très conservateur.

Conclusion et avis personnel

Bien que je ne sois pas un spécialiste sur le sujet, la lecture de cet ouvrage, technique mais accessible, m’a plu, et je pense qu’elle est tout particulièrement intéressante pour les personnes versées en théologies ou croyantes, musulmanes ou non. J’ai particulièrement apprécié les réflexions linguistiques qu’apporte Wadud : l’enjeu de la traduction s’applique à tout texte, mais il est particulièrement important lorsque ce texte est considéré comme sacré par certaines personnes. Il me semble cependant important de garder à l’esprit que Wadud reste très modérée dans son approche, loin d’une démarche comme celle de l’anarca-islam de Mohammed Abbou. Il est possible que cette approche de l’islam devienne plus populaire, notamment en réponse à la baisse de la religiosité que connait le monde musulman, et si je ne peux personnellement considérer cela comme suffisant, cela pourrait apporter plus de liberté et de pouvoir à de nombreuses croyantes.

[1] J’ai personnellement du mal à considérer qu’une lecture d’un ouvrage puisse ne laisser aucune place à l’interprétation, et j’aurais tendance à considérer que la posture face au Coran n’est que le reflet des postures idéologiques ou morales des individus qui y font référence, qu’il s’agisse de tenter de s’adapter à certaines normes sociales, de faire avancer les intérêts d’un groupe ou de tenter de défendre un mode de vie traditionnel.

[2] Plus précisément, l’ « ensemble de représentations de l’univers, de sa structure et de son évolution, de ses constituants essentiels et de leurs combinaisons » selon Fritsch, dans Philippe Fritsch, « Vision du monde (Weltanschauung) », dans Élisabeth Décultot, Michel Espagne, Jacques Le Rider (dir.), Dictionnaire du monde germanique, Bayard, 2007

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s