Zoopolis – critique partie 3 – Les animaux domestiques au sein de la théorie du droits des animaux

Zoopolis, écrit par les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka, a pour ambition de théoriser l’inclusion des animaux dans les sociétés en tant que citoyens, possédant des droits différenciés selon leur groupe d’appartenance, en s’appuyant sur les idées de souveraineté, de résidence, de migration, de territoire, d’appartenance sociale et de citoyenneté ». Cet article est la troisième partie de la critique que j’en fais, ci-dessous les liens vers les autres parties.

Partie 1 – Les limites des mouvements animalistes walfaristes, écologiques et abolitionnistes

Partie 2 – Étendre les droits des animaux par la théorie de la citoyenneté

Partie 4 – Les implications d’une citoyenneté des animaux domestiques

Partie 5 – La souveraineté des animaux sauvages

Partie 6 – La question des animaux liminaires + conclusion générale

Toutes les références bibliographiques citées sont données par Donaldson et Kymlicka dans leur ouvrage.

Qu’est-ce que la domestication ?

Si les animaux domestiques ne sont pas les plus nombreux sur terre, ils sont tous de même des centaines de millions pour les animaux de compagnie et des milliards pour les animaux d’élevage, et ce sont principalement eux que les humains fréquentent et exploitent. Les auteur.e.s de Zoopolis définissent quatre composantes de la domestication :
– Un but, faire naître et utiliser les animaux pour servir des buts humains.  
– Un processus, la reproduction sélective et la manipulation génétique pour adapter la nature des animaux à des besoins spécifiques.         
– Un soin continu des animaux, le plus souvent non pas pour leur bien mais juste assez pour que l’objectif que doit remplir l’animal domestique (prêter sa force à des travaux, être abattu puis consommé…) soit atteint.
– Un état de dépendance des animaux aux humains du fait de ce soin continu.
Les animaux domestiques ont des rôles très divers, toujours au service des humains : donner de la nourriture ou des vêtements, remplacer des parties du corps, servir pour la recherche ou militairement (pigeon voyageurs, chiens démineurs), pour le travail de force, comme aide à l’agriculture ou comme moyen de transport, ou autre (patrouille, sauvetage, aide à la personne, amusement, etc…). De fait, leur volonté et leur bien-être est traité comme secondaire par rapport à ces rôles, quand il est pris en compte.

La domesticité, un état par essence dégradant ?

Nous l’avons vu lors de la seconde partie de cette critique, les antispécistes abolitionnistes considèrent que le principe même de domestication constitue une oppression, qui n’est pas justifiable moralement. Face à cet posture, Donaldson et Kymlicka concèdent que les relations entre humains et animaux domestiques sont le plus souvent injustes et coercitives. En effet, la « réciprocité » des relations entre animaux domestiques et humains cache un usage souvent purement utilitaire : les animaux sont exploités et maltraités, tués et abandonnés lorsqu’on a plus besoin d’eux. La différence dans la position des auteur.e.s de Zoopolis est que ces derniers ne considèrent pas cette exploitation comme une fatalité, à condition de remettre radicalement en cause les fondements de la domesticité.  
       
Une différence majeure dans leur perception de la domesticité, par rapport à la posture abolitionniste, est le fait que la dépendance n’est pas forcément égale à une perte de la dignité. Les auteur.e.s arguent que même les humains considérés comme « libres », qui ne sont sous tutelle de personne d’autre, ne possèdent que des libertés limitées. Si ces limites ne sont pas toujours légitimes, personne (à part les libertariens) ne considérait comme souhaitable qu’il n’existe aucune règle pour réguler les rapports sociaux. En effet, puisque nos intérêts sont parfois divergents, une absence de régulation impliquerait simplement que les seules personnes qui jouiraient d’une liberté totale seraient celles capables d’imposer leur volonté aux autres. De plus, la quasi-totalité des humains ne vit pas en autarcie mais dépend de nombreuses autres personnes pour se nourrir, se vêtir, s’éduquer, se déplacer, se soigner… cette interdépendance est fondamentale au fait de vivre en société. Les auteur.e.s soulignent par ailleurs que l’indépendance fantasmée dont jouiraient les humains a déjà été critiquée comme issue d’une vision masculine et socialement construite de la dualité public/privé par des universitaires féministes [1].

Le cas de la néoténie

La néoténie, conservation de caractéristiques juvéniles (plus petite taille, agressivité limitée, caractère joueur….) chez les adultes d’une espèce est un des traits caractéristique de nombreux animaux domestiques.
Pour certains, de telles modifications, qui rendent ces espèces moins aptes à survivre seules, marquent les animaux domestiques comme des êtres serviles qui ne sont pas « naturels », des enfants qui ne grandiront jamais et sont condamnés à être dépendants [2].

Au-delà de la critique de la notion d’indépendance déjà faite, Donaldson et Kymlicka rétorquent que la néoténie n’est pas par essence non naturelle ou dégénérée, mais qu’il s’agit simplement d’une évolution ayant eu lieu face à un contexte nouveau, ici la cohabitation avec une autre espèce. Cette évolution n’est ni bonne ni mauvaise, elle est simplement: une stratégie de survie pour les animaux eux-mêmes. Certaines espèces telles que les bonobos se sont, sans intervention humaine, “domestiquées elles-mêmes” ces derniers sont aux chimpanzés ce que les chiens sont aux loups. Comme le précise Burgess-Jackson, que citent les auteur.e.s, les humain.e.s eux-mêmes se sont “auto-domestiqués” au cours de leur évolution, du fait de l’évolution des structures environnementales et sociales au sein desquelles ils ont évolué : “If dogs and cats are to be viewed as unauthentic or infantile versions of their wild cousins, then, for the sake of consistency, human beings should be viewed as unauthentic or infantile versions of the primates from which they descended and to whom they are presently related » [3]

(A titre personnel, je pense important de préciser que si les modifications génétique qu’ont reçues les animaux domestiques, par sélection ou par laboratoire, ne les rend pas par essence indigne de vivre, certaines de ces modifications ont des impacts négatifs sur la santé des animaux, créant des hypertypes. Ce n’est ici qu’une des conséquences les plus néfaste de ces pratiques, mais celles-ci devraient nous motiver à bien différencier l’évolution graduelle due à la cohabitation et celle imposée à une espèce par une autre, à mes yeux beaucoup moins défendable sur le plan éthique.)

L’approche du seuil

Les auteur.e.s ont déjà mis en avant l’idée que certains animaux d’une part sont capables d’avoir une agentivité, de coopérer et de participer à une société comprenant des humains. Pour Donaldson et Kymlicka, puisque les humains ont « enrôlé » les animaux domestiques pour les intégrer à leurs sociétés, et ont privé certains d’entre eux des autres possibilités d’existence, au moins à court terme, ils ont le devoir de les inclure dans ces sociétés de manière équitable. Cela dit, il reste nécessaire de prendre en compte le fait que ces animaux ne peuvent pas exprimer leurs désirs et participer à la vie politique de la même manière que la plupart des humains peuvent le faire, mais aussi que ces animaux possèdent des profils divers.

C’est là que rentrent en jeu les approches du seuil (originalement, la « threshold approaches » que développe notamment Sapontzis [4]. L’idée de ces approches est de s’adapter aux intérêts de chaque animal, et de prendre en compte le fait qu’une relation peut être considérée comme bénéfique pour un animal et non souhaitable pour un autre de la même espèce, de la même manière que les relations entre humains varient grandement. En soi, de telles dispositions ne peuvent suffire : dans une relation où les pouvoirs sont aussi facilement disproportionnés, la dérive est facile et les humains ont une responsabilité particulière à veiller pour les éviter et pour ne pas choisir des critères de satisfaction qui ne soient favorables qu’à eux. Cela implique notamment la présence de normes spécifiques, mais aussi de la possibilité constante pour les animaux de mettre fin s’ils le souhaitent.

Quelle citoyenneté pour les animaux domestiques ?

Donaldson et Kymlicka proposent pour pallier à ces différences de s’inspirer des travaux des chercheur.e.s et militant.e.s liées à la discipline de la disability theory ont théorisé la notion de « trust-based ‘dependent agency’ », qui est l’agentivité exercée par des personnes handicapées ou incapacités avec le soutien d’autres personnes en lesquelles elles ont confiance. Ces relations, en considérant l’idée de négociation des règles et lois de manière plus inclusive, intègrent des groupes historiquement subordonnés en leur permettant d’exprimer ce qu’elles veulent et d’avoir la capacité à participer à des interactions. Cette observation est particulièrement aisée à faire chez les animaux domestiques, habitués à faire connaître leurs intérêts et désirs lorsqu’ils veulent manger, entrer ou sortir quelque part, recevoir de l’affection, jouer… Ces animaux s’adaptent aux humains qu’ils fréquentent, et sont le plus souvent parfaitement capables de coopérer avec eux.

Les auteur.e.s de Zoopolis s’appuient sur l’ensemble de ces arguments pour défendre la possibilité de continuer à accepter les animaux domestiques qui le souhaitent au sein de nos sociétés, bien que dans des conditions radicalement différentes à celles actuelles. La prochaine et quatrième partie de cette critique nous permettra de développer les implications que pourraient avoir la citoyenneté des animaux domestiques.

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[1] Voir Kittay, Eva Feder (1998) Love ‘s Labor: Essays on Women, Equality and Dependency ; Mackenzie, Catriona and Natalie Stoljar (eds) (2000) Relational Autonomy: Feminist ; Perspectives on Autonomy, Agency and the Social Self (Oxford: Oxford University Press) .

[2] Voir Francione, Gary (2007) Animal Rights and Domesticated Nonhumans’ (blog). Available at http: //www.abolitionistapproach.com/animal-rights-and-domesticated-nonhumans/., Hall, Lee (2006) Capers in the Churchyard: A nimal rights advocacy in the age of terror (Darien, CT: Nectar Bat Press)

[3] Burgess-Jackson, Keith ( 1998) ‘Doing Right by our Animal Companions‘, The Journal of Ethics 2(2):159-185

[4] Sapontzis, Steve ( 1987) Morals, Reason, and Animals (Philadelphia: Temple University Press)

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