Zoopolis – critique partie 4 – Les implications d’une citoyenneté des animaux domestiques

Zoopolis, écrit par les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka, a pour ambition de théoriser l’inclusion des animaux dans les sociétés en tant que citoyens, possédant des droits différenciés selon leur groupe d’appartenance, en s’appuyant sur les idées de souveraineté, de résidence, de migration, de territoire, d’appartenance sociale et de citoyenneté ». Cet article est la quatrième partie de la critique que j’en fais, ci-dessous les liens vers les autres parties.

Partie 1 – Les limites des mouvements animalistes walfaristes, écologiques et abolitionnistes

Partie 2 – Étendre les droits des animaux par la théorie de la citoyenneté

Partie 3 – Les animaux domestiques au sein de la théorie du droits des animaux

Partie 5 – La souveraineté des animaux sauvages

Partie 6 – La question des animaux liminaires + conclusion générale

Toutes les références bibliographiques citées sont données par Donaldson et Kymlicka dans leur ouvrage.

Comment intégrer les animaux domestiques aux sociétés humaines ?

Lors de la troisième partie de notre critique, nous avions exploré avec Donaldson et Kymlicka les arguments en faveur de l’inclusion des animaux domestiques qui le souhaitaient aux sociétés humaines en tant que citoyens, disposant de ce fait de droits et devoirs associés à leurs intérêts, leurs envies et leurs capacités.

Les auteur.e.s distinguent neuf domaines pour lesquels ce nouveau paradigme se doit d’expliciter les implications de sa mise en place : la socialisation élémentaire, la mobilité et le partage de l’espace public, le devoir de protection, l’utilisation de produits animaux, l’utilisation de la force de travail d’animaux, les soins médicaux, le sexe et la reproduction sexuelle, l’alimentation (et par extension les logiques de prédation), et la représentation politique.        

La socialisation basique

L’appartenance à une communauté implique un processus de socialisation, au moins rudimentaire. Ce processus est essentiel pour tout.e citoyen.ne, afin d’éviter de blesser ou dans la mesure du possible d’incommoder d’autres individus et surtout de pouvoir repérer (et éviter) des situations de maltraitance. La « socialisation basique » (basic socialisation) dont parlent les auteur.e.s n’équivaut pas au dressage, où les animaux sont modelés selon des intérêts humains, ni même à l’endoctrinement dont sont aujourd’hui victimes la plupart des enfants. Celle-ci concerne plutôt le contrôle sur les fonctions corporelles, la restrictions des pulsions, la communication avec autrui… Autant d’éléments présentés comme une condition pour être membre de la société.Bien sûr, ce qu’on peut considérer comme une socialisation basique appropriée dépend à la fois des individus et du type d’individus qu’ils fréquentent, sur le plan de l’espèce comme sur le plan du tempérament individuel.

 À titre personnel, pour les animaux comme pour les enfants, la limite entre socialisation, éducation et dressage ou endoctrinement peut être très floue. L’équilibre entre le respect des désirs et aspirations et le nécessaire apprentissage des obligations sociétales n’est pas forcément facile, surtout que des individus, les animaux en premier lieu, n’ont que très peu de moyens de définir ces obligations. Des cadres permettant d’éviter les dérives propres aux relations fortement inégalitaires ou celles où une dépendance est inévitable seraient nécessaires. Seraient-elles suffisantes ? Rien n’est moins sûr. Il convient de peser le pour et le contre entre ces dérives (qui resteraient beaucoup moins nombreuses et grave que dans notre société actuelle) et les conséquences néfastes que pourraient avoir une approche abolitionniste à l’égard de ces animaux.

Liberté de mouvement et partage de l’espace public

En tant que membres de la société, les animaux domestiques devraient avoir le droit de partager l’espace public, c’est-à-dire d’avoir droit à une mobilité suffisante pour vivre une vie épanouie. Cela implique non seulement de ne pas les exclure ouvertement des espaces publics, mais aussi de leur en permettre l’accès par des aménagements spécifiques, de la même manière que l’accès d’un bâtiment à un individu qui doit se déplacer en fauteuil roulant implique des rampes ou des ascenseurs à la place ou en supplément d’escaliers.

Ainsi, les auteur.e.s proposent, en limitant les restrictions de déplacement au strict minimum, de faire tomber le plus possible les barrières à la mobilité, notamment si elles sont utilisées pour marquer un statut inférieur, tout en concédant qu’il peut être nécessaire de limiter certains accès pour des raisons de sécurité : certaines peuvent être utiles pour protéger des individus dont les sens et l’équilibre sont encore précaires.

Devoir de protection

Reconnaître les animaux domestiques comme co-citoyens implique de les protéger du tort qui pourrait leur être fait, y compris par des humains. Ne pas faire de mal à ces animaux ne devrait pas seulement être une obligation éthique ou morale, mais aussi légale : pour les auteur.e.s, la dissuasion de la maltraitance, de la négligence, ou de la non-assistance en danger ne devrait pas concerner les seules humain.e.s. Il va de soi que ces animaux doivent également se conformer à certaines de ces règles s’ils en ont la capacité également, et notamment ne pas s’attaquer aux humains.  
La question des prédateurs, tels que les chats, demande une considération particulière, puisque ceux-ci s’attaquent, blessent et tuent régulièrement à d’autre animaux. Des solutions sont possibles pour limiter les nuisances de ces derniers, comme les clochettes, mais ces solutions restent très intrusives.

L’usage du travail animal et des produits d’origine animale

Pour les auteur.e.s, l’usage de produits d’origine animale, et plus généralement le fait de profiter aux contributions, matérielles ou non, des animaux à la société, est légitime si la relation entre les deux parties est équilibrée et respecte les choix et aspirations de chacun. Cela est justement un des points centraux de l’idéologie citoyenniste.            
Dans ce cadre, laisser des moutons manger l’herbe pour entretenir les prés en les laissant aller librement, les tondre régulièrement (ce qui est nécessaire pour eux) mais en s’assurant que cette tonte ne leur fasse aucun mal, récupérer les œufs de poules en échange du gîte, du couvert et de suffisamment d’espace sont des situations acceptables.           
Si je ne suis pas en désaccord avec cette idée, je suis personnellement un peu plus sceptique quant à sa capacité à être mise en place dans une société capitaliste. Ce scepticisme est nourri par l’actuelle exploitation des salarié.e.s, que n’empêchent ni le contrat de travail ni les droits du travail en général, ni même la présence de contre-pouvoirs syndicaux (bien que ceux-ci ne soient pas inutiles, juste insuffisants), sans parler des abus systémiques que subissent les humain.e.s dont la position est la plus vulnérable. Cela est d’autant plus vrai pour l’usage du travail animal spécialisé, par exemple en tant que chiens d’aveugle ou de berger, la limite entre l’éducation et le dressage étant particulièrement mince lorsque le rôle attendu est défini de manière autrement plus rigide que la simple socialisation de base (ce que souligne les auteur.e.s).           
Cela ne veut pas dire que l’idée que les animaux peuvent contribuer, par leur travail ou leurs produits, à nos sociétés me semble mauvaise ou non désirable, mais il me semble que sa mise en place nécessiterait des changements sociétaux radicaux qui ne se limitent pas aux droits des animaux.  
Pour leur défense, Donaldson et Kymlicka prennent en compte la forte possibilité de dérives et soulignent l’importance de limites, telle que l’interdiction de vendre des produits d’origine animale sauf circonstances exceptionnelles, citant le cas de nouveaux-nés auxquels les mères ne peuvent fournir le lait.

Les soins et les interventions médicales

Aujourd’hui, la plupart des traitements et opérations faites sur les animaux le sont pour des raisons de productivisme ou de confort des humains plutôt que pour eux. Le soin des animaux, même lorsque cela est fait pour leur bien, se place souvent dans un cadre paternaliste et, si les auteur.e.s n’ont pas de réponse toute faite à ce sujet, cette question ne pourrait être ignorée au sein d’une société qui se préoccupe des droits des animaux. La question de l’euthanasie est particulièrement sensible, comme pour les humains, mais doit être prise en compte même s’il est difficile d’y répondre. Pouvoir apporter des cadres d’actions sans dérives ne pourra cependant se faire sans perfectionner les moyens de communication avec les animaux que nous possédons.

Le sexe et la reproduction

La sexualité et la reproduction des animaux domestiques, qu’ils soient d’élevage ou de compagnie, est aujourd’hui contrôlée étroitement, bien au-delà de ce qu’on attend des humains, c’est-à-dire de se réguler, d’être responsable et de ne pas causer de torts à d’autres ni les abuser.

De fait, la capacité à réguler leur vie sexuelle et reproductive varie beaucoup selon les espèces domestiques. L’intervention humaine a altéré les mécanismes reproductifs de ces espèces de même qu’elle a pu altérer les écosystèmes dans lesquels elles évoluaient et, comme pour le besoin de nourriture ou d’abri, elles ne sont plus nécessairement autonomes à ce niveau, notamment au sujet du contrôle de la population. S’il est vital d’essayer de restaurer ces capacités lorsque c’est possible, une telle entreprise ne peut que demander un certain temps et s’étendre sur plusieurs générations.

Les auteur.e.s considèrent cependant que, comme les limitations à la liberté de déplacement, ces restrictions doivent être exceptionnelles, justifiées et encadrées. Même dans les situations où une régulation serait nécessaire, cela n’impliquerait en rien de contrôler tous les aspects de la vie sexuelle de ces animaux comme cela est fait aujourd’hui. L’élevage des animaux de races, que nous avions déjà évoqué, a causé beaucoup de souffrance aux animaux qui en ont fait les frais et devrait être abandonné.

Le régime alimentaire des animaux domestiques

Les régimes alimentaires des animaux domestique des herbivores ou omnivores ne posent pas vraiment de problèmes, puisqu’il suffit de laisser ces animaux se nourrir par eux-mêmes et de leur fournir un complément temporaire ou permanent si c’est nécessaire. La question est plus épineuse lorsque ces animaux domestiques sont carnivores, comme le chat. Une alimentation adaptée ayant pour base la viande de laboratoire sera possible lorsque ce processus se sera démocratisé, mais en attendant les solutions restent limitées à des produits possédant des protéines animales dont l’exploitation éthique reste possible pour les auteur.e.s, et notamment les d’œufs ou la viande issus d’animaux morts de manière naturelle ou accidentelle, et ces produits seraient sans doute insuffisants pour nourrir seuls l’ensemble des animaux domestiques carnivores. La chasse peut également combler une partie de ce besoin, mais elle est évidemment la cause de souffrance, et ne peut, toujours pour les auteur.e.s, être considérée comme une solution acceptable si une alternative existe.

La représentation politique

La question de la représentation politique est sans doute celle pour laquelle il est le plus difficile d’envisager des solutions. Des mécanismes comme celui du vote ou même du débat sont difficilement applicables avec des animaux. Même avec l’assistance d’intermédiaires humain.e.s, qui n’est pas sans poser problème (de la même manière que nos démocraties représentatives trouvent leurs limites en ce qu’elles n’assurent souvent pas les désirs et besoins des individus représentés correctement), assurer une représentation politique pour les animaux domestiques nécessiterait à la fois la rénovation de la quasi-totalité de nos institutions politiques, la création d’institutions politiques nouvelles, mais aussi une évolution radicale des comportements face aux animaux.

Conclusion

Bien que des orientations claires soient défendues et certaines mesures concrètes avancées, Donaldson et Kymlicka se gardent de proposer un programme détaillé. Je pense qu’il faut y voir, plutôt qu’une solution de facilité, l’admission qu’une société qui accorde aux animaux domestiques (et aux autres) la citoyenneté serait si différente de la nôtre que nous n’avons simplement pas tous les éléments pour réfléchir sur certains problèmes de manière spécifique, chose qui pourra éventuellement être faite lorsque nous nous serons rapprochés de ce modèle. Celui-ci n’est pas parfait, et ne revendique pas l’être : les auteur.e.s expriment des réserves quant à certaines possibilités d’abus et, bien que je sois légèrement moins optimiste quant à la capacité et la volonté des humain.e.s de veiller à éviter ces abus, je reste convaincu qu’un tel modèle reste beaucoup plus juste que ses alternatives (qui ont été présentées dans la première partie de cette critique). De plus, d’un point de vue stratégique, les animaux domestiques, et notamment (mais pas uniquement) les animaux de compagnie sont le plus souvent ceux desquels les humain.e.s sont les plus familièr.e.s, et il serait dommageable de les oublier alors que, comme le rappellent les auteur.e.s, « L’affection que de nombreux êtres humains manifestent à l’égard de leurs animaux de compagnie n’est pas un sentiment mal placé mais une force morale puissante qui doit être exploitée et développée. »

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