Zoopolis – critique partie 5 – La souveraineté des animaux sauvages

Zoopolis, écrit par les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka, a pour ambition de théoriser l’inclusion des animaux dans les sociétés en tant que citoyens, possédant des droits différenciés selon leur groupe d’appartenance, en s’appuyant sur les idées de souveraineté, de résidence, de migration, de territoire, d’appartenance sociale et de citoyenneté ». Cet article est la cinquième partie de la critique que j’en fais, ci-dessous les liens vers les autres parties.

Partie 1 – Les limites des mouvements animalistes walfaristes, écologiques et abolitionnistes

Partie 2 – Étendre les droits des animaux par la théorie de la citoyenneté

Partie 3 – Les animaux domestiques au sein de la théorie du droits des animaux

Partie 4 – Les implications d’une citoyenneté des animaux domestiques

Partie 6 – La question des animaux liminaires + conclusion générale

Toutes les références bibliographiques citées sont données par Donaldson et Kymlicka dans leur ouvrage.

Les animaux sauvages et leurs relations avec les humains

Après avoir consacré beaucoup d’attention aux animaux domestiques, auxquels ont été consacré les deux parties précédentes de cette critique, Donaldson et Kymlicka abordent la question de nos relations avec les animaux sauvages. Ceux-ci sont définis comme des individus qui évitent autant que possible les êtres humains et les lieux où ils sont implantés, menant une existence indépendante dans leur propre habitat, sur leur territoire. Il et elle distinguent quatre types d’impact possible que les humains peuvent avoir sur ces animaux :

  • L’impact direct, par la chasse, la pêche, le piégeage, la capture…
  • La perte d’habitat directe, due à la transformation d’espaces au bénéfice des humains (création d’espaces agricoles ou d’habitat, extraction de ressources…)
  • Le préjudice indirect, causé par les ligne aériennes et les routes qui morcèlent les territoires des animaux, ou encore par les effets de la pollution et du changement climatique.
  • Les interventions positives, menées par les humain.e.s pour protéger les animaux sauvages de désastres naturels ou de l’intervention humaine.

Avec ces quatre types d’interactions à l’esprit, Donaldson et Kymlicka envisagent de considérer les animaux sauvages non pas en tant que citoyens des communautés humaines, comme le sont les animaux domestiques, mais comme membres d’autres communautés souveraines.

Les animaux sauvages dans la théorie du droit des animaux traditionnelle

L’approche traditionnelle de la théorie du droit des animaux cherche avant tout à limiter l’impact direct des activités humaines sur les animaux. et défend de ce fait la simple non-interférence. Un des arguments soutenant ce principe est que les actions délibérées envers les animaux sauvages s’avèrent souvent contreproductives, voire catastrophiques. Même si cela peut engendrer des conséquences positives immédiates, supprimer des prédateurs peut empêcher certains animaux de se faire manger peut déséquilibrer, voire rompre des écosystèmes entiers, avec des conséquences sur le long terme bien pires que celles de la prédation originelle. Un autre argument est celui de l’épanouissement : les animaux sauvages s’épanouiraient sans intervention car, pour faire court, ils sont le fruit d’une évolution qui n’a pas eu besoin de l’intervention humaine, et que leur vie est intrinsèquement à leur nature, fruit de cette évolution.

Si l’argument du caractère contre-productif des interventions humaines doit être modéré, il s’est suffisamment souvent avéré vrai par le passé pour que l’idée d’intervention humaine directe auprès des animaux sauvages soit considérée avec scepticisme et reste l’exception plutôt qu’un automatisme. Pour autant, ne jamais assister des animaux serait spéciste par son incohérence avec le devoir d’assistance que nous considérons avoir envers les autres humain.e.s, fussent-ils étrangers.
L’argument de l’épanouissement semble moins convaincant, car il repose sur une sanctification des processus naturels que la plupart des antispécistes rejettent.

Face à la non-interférence, Donaldson et Kymlicka défendent une approche qui repose sur la théorie de la souveraineté, pour laquelle l’épanouissement des animaux individuels sauvages est étroitement lié à l’épanouissement des communautés auxquelles ils appartiennent. S’il convient d’éviter les préjudices directs ou indirects, afin de protéger cet équilibre, les auteur.e.s conseillent de prendre en compte les possibilités d’interactions entre animaux sauvages et humain.e.s afin qu’elles aient lieu dans les meilleures conditions possible, partant du principe que la non-interférence stricte est souvent impossible.

La théorie de la souveraineté des communautés d’animaux sauvages

Si la coopération entre États souverains reste avant tout régie par les rapport de force, il n’en existe pas moins des règles qui permettent de reconnaître la souveraineté des nations et de gérer les interactions entre elles, au niveau des rencontres diplomatiques, de la coopération économique, des ressortissants et des migrations… Cependant, seule la souveraineté humaine est protégée : les territoires peuplés de non-humains continuent d’être considérés comme terra nullius.

Ce que Donaldson et Kymlicka entendent par souveraineté dans cet ouvrage n’est pas le pouvoir absolu et suprême de faire la loi, qui sous-entend un pouvoir autoritaire, ou au moins d’une autorité dirigeante, définition qui renvoie justement aux théories qui furent utilisées pour promouvoir l’impérialisme et la colonisation. S’il et elle ne s’opposent pas au concept de souveraineté, c’est une version revue qui est proposée.

Les théories de la souveraineté plus récentes mettent en avant l’autonomie des communautés, autonomie qui leur permettrait de s’épanouir. Il s’agit de préserver leur propre forme d’organisation sociale sur leur territoire, et de reconnaître que nous n’avons pas le droit de contrôler ces territoires, s’y établir ou les modeler selon nos désirs, de la même manière qu’un.e citoyen.ne français.e pourra visiter la Suède, mais ne pourra s’y installer sans l’accord des autorités, ni avoir aucune prétention à en réformer les coutumes ou les institutions. Il convient, pour les auteur.e.s, d’accorder une souveraineté aux communautés animales, comme cela devrait être fait pour les communautés humaine qui ne possèdent pas d’État.

Bien qu’indépendants des humains, certains animaux sauvages sont capables de collaborer, temporairement ou de manière régulière avec d’autres membres de leur espèce, voire avec des espèces différentes (y compris des humains). Cela a donc du sens de considérer leurs communautés, qu’elles soient mono ou inter–espèces, comme souveraines, possédant une indépendance qu’il convient de respecter mais auprès desquels des relations restent envisageables.
Les critères de la viabilité de ces communautés diffèrent de ceux des humain.e.s : par exemple, certaines espèces ne protègent pas très bien les leurs de la famine et de la prédation. Pour une communauté humaine, cela serait le signe d’un “État failli”, incapable de protéger ses citoyen.ne.s, mais chez certaines espèces, ces nombreuses pertes font partie du calcul : les petits sont nombreux, et des pertes élevées acceptables tant que l’espèce se perpétue. Modifier cet équilibre pourrait mener à une surpopulation, aux conséquences négative pour cette communauté et celles qui l’entourent.

Ayant établi que les animaux sauvages ont droit à une vie indépendante et à la souveraineté de leurs communautés, Donaldson et Kymlicka s’emploient à réagir aux interactions possibles, et à comment concilier cela avec le respect souverain est donc essentiel.

L’assistance positive et l’intervention

Pour Donaldson et Kymlicka, les interventions humaines au sein des domaines des animaux sauvages ne sont pas nécessairement négatives : certaines sont neutres, voire positives (balade, cueillette raisonnée, coupe). Au-delà du simple passage, quels principes d’intervention peuvent-ils être légitimes lorsqu’on traite avec des autorités souveraines ?
La coopération mutuelle, si elle devrait rester possible, est particulièrement vulnérable aux abus. Quelques principes fondamentaux sont néanmoins soulignés :

  • En cas de catastrophe et si l’aide n’est pas rejetée, il est du devoir des communautés humaines d’aide dans les limites de leurs capacités et ressources, sous réserve de respecter la souveraineté et de son droit à l’autodétermination des communautés aidées.
  • Quoi qu’il arrive, profiter de la vulnérabilité d’un état pour l’affaiblir, saper son indépendance, lui imposer sa propre conception du bien doit être strictement interdit.

La question de l’échelle importante : le cas d’un.e humain.e qui soigne un cerf égaré ou l’aide à retourner dans son territoire est très différent d’une action concertée par un gouvernement, et il reste plus facile de savoir si l’aide est pertinente quand on se place d’un point de vue individuel.

Ainsi, une assistance positive est acceptable lorsqu’elle ne met pas en péril le fonctionnement interne de la communauté des animaux sauvages, mais de nombreuses précautions sont nécessaires, et de telles interventions doivent rester exceptionnelles. Des schémas d’interventions systématiques, tels que ceux destinés à éliminer la souffrance des animaux sauvages, sont rejetés dans ce cadre, dans la mesure où ils saperaient la souveraineté de bien des communautés d’animaux sauvages.

Les frontières et les territoires

La question des territoires est épineuse : les frontières n’existent que par convention (convention d’ailleurs contestée), et même les frontières « naturelles », notamment les fleuves et surtout les mers, n’empêchent pas certains animaux de les traverser.

Même chez les humains, la souveraineté n’est pas toujours strictement délimitée par des frontières : elle peut également être imbriquée ou partagée. Certaines régions dépendent d’un État fédéral tout en possédant leur propre souveraineté et leurs propres institutions, comme le Québec au Canada. (et c’est sans parler de régions contestées par des mouvements de résistance armée, comme la rébellion naxalite en Inde ou les FARC en Colombie).

S’il n’est pas strictement impossible de transposer le modèle de frontières humaines aux animaux terrestres, il serait absurde d’espérer la réussite d’une telle entreprise pour les poissons ou les oiseaux (et surtout les oiseaux migrateurs). Une conception complexe de la souveraineté, capable de rendre compte de la viabilité écologique, du caractère multidimensionnel du territoire, de la mobilité des humains et animaux, et des possibilités de cohabitations durables et coopératives est nécessaire.

Une solution pourrait être de tolérer d’une part le passage d’humain.e.s dans des territoires appartenant à des animaux sauvages, et d’autre part de faciliter le passage d’animaux sauvages par dans les territoires humain.e.s si un tel passage ne cause pas de dommages (ou en s’assurant qu’un passage sans dommage soit possible si ils en causeraient sans intervention). De telles précautions doivent bien sûr être réciproques : la traversée d’un espace animal souverain, qu’elle soit anecdotique (traversée d’une forêt) ou corresponde à une construction telle qu’une route, doit faire le moins de dommage possible. Pour cela, il convient entre autre de privilégier le passage par des zones moins densément peuplées, d’éviter certaines zones liées à la reproduction, de construire des tunnels ou des passages que ces animaux peuvent utiliser.

Dessiner des frontières : une répartition équitable du territoire

Donaldson et Kymlicka proposent que tous les habitats n’ayant pas été peuplés ou aménagés pour les êtres humains devraient être considérés comme des territoires sur lesquels les animaux sauvages sont en droit d’exercer leur souveraineté. Une telle décision impliquerait de mettre un terme à l’expansion des lieux de peuplement humain, mais a priori pas de rendre les territoires occupés. Si ils concèdent que des rétrocessions pourraient être faite dans les cas d’occupations récentes ou pour des territoires importants pour certains animaux, les auteur.e.s préfèrent accorder la priorité à la prévention.

Les conditions d’une coopération équitable entre les communautés souveraines

L’impossibilité de séparer hermétiquement les territoires abrités par les humains des territoires sauvages entraîne la nécessité d’un degré de coopération. Aujourd’hui, si des mesures drastiques sont acceptées pour réduire tout risque de tort causé aux humains par les animaux sauvage, la réciproque est presque inexistante. Or, cohabiter implique des risques réciproques, qu’on peut limiter mais pas éliminer à 100%, surtout dans le cadre d’un respect mutuel de la souveraineté. Les auteur.e.s soulignent plusieurs conditions pour qu’imposer des risques à d’autres soit acceptable :

  • Ces risques sont inhérents à certains objectifs légitimes, et pas le fruit de négligence, d’indifférence ou de volonté de nuire
  • Les risques et bénéfices sont équitablement partagés
  • Il y a compensation : non seulement la société doit éviter autant que possible les accidents, mais elle doit aussi dédommager les victimes.

Des actions qui impactent le territoire même lorsqu’elle sont menées ailleurs (ce que les auteur.e.s appellent spillover risks) doivent être intégrés dans la prise en compte des risques.

Le cas des animaux « apprivoisés »

Dans une société où l’assistance envers les animaux sauvages est envisageable, certains animaux incapables de survivre seuls et acceptant l’aide des humains car blessés, privé de territoire ou autre, pourraient devenir “réfugiés” et s’intégrer à une communauté humaine. Les auteur.e.s soulignent qu’essayer à tout prix de leur redonner leur vie d’avant n’est pas toujours pertinent, d’une part parce que ce n’est pas toujours possible et d’autre part car il serait hypocrite de refuser à un animal « apprivoisé » de vivre au sein des humains s’il le souhaite sur la seule base de son espèce ou de son statut précédant. Bien sûr, empêcher un animal qui le souhaite de reprendre son indépendance par rapport aux humain.e.s, et ne pas tout faire pour que cela soit possible, serait tout aussi peu éthique.

Conclusion

Respecter la souveraineté des animaux sauvages telle que définie dans cet ouvrage nous obligerait à limiter considérablement nos activités et interventions dans la nature. Si les humain.e.s n’ont pas le devoir de maintenir l’ordre dans le monde animal, il convient, lorsque c’est possible, de les protéger face aux dangers qui menacent leur souveraineté, dans un cadre de réciprocité entre communauté souveraines.

Donaldson et Kymlicka s’inscrivent, avec leur modèle, contre de l’”intuition du laissez-faire” de Palmer [1] et des cercles concentriques de la moralité, selon lesquelles les obligations morales envers un individus dépendent de notre proximité avec celui-ci. Cependant, si le principe d’intervention n’est pas condamné, celui-ci doit rester soit inoffensif, soit une exception qui permet de préserver leurs conditions de vie et l’environnement dont ils dépendent.

Ce modèle de la souveraineté, s’il dévoile plutôt des orientations que des solutions précise de la souveraineté, permet tout de même d’offrir des pistes de réflexions aux questions des droits, de la propriété, des territoires, des risques et de la mobilité. Comme pour l’inclusion des animaux domestiques en tant que citoyens, l’application de ce modèle nécessiterait des réformes institutionnelles d’ampleur à tous les échelons, en plus des changements de mentalité, réformes qui ne se limiteraient pas forcément aux droits animaux, mais concernerait aussi certains groupes humains à la marge de l’actuelle conception de la souveraineté par leur statut ou leur mode de vie.

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[1] Palmer, Clare, Animal Ethics in Context, 2010, New York: Columbia University Press

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