Zoopolis – critique partie 6 – La question des animaux liminaires + conclusion générale

Zoopolis, écrit par les philosophes Sue Donaldson et Will Kymlicka, a pour ambition de théoriser l’inclusion des animaux sentients dans toute leur diversité au sein des sociétés humaines en tant que citoyens. Il s’appuie pour cela sur les idées de souveraineté, de résidence, de migration, de territoire, d’appartenance sociale et de citoyenneté. Cet article est la sixième et dernière partie de la critique que j’en fais, ci-dessous les liens vers les autres parties

Partie 1 – Les limites des mouvements animalistes walfaristes, écologiques et abolitionnistes

Partie 2 – Étendre les droits des animaux par la théorie de la citoyenneté

Partie 3 – Les animaux domestiques au sein de la théorie du droits des animaux

Partie 4 – Les implications d’une citoyenneté des animaux domestiques

Partie 5 – La souveraineté des animaux sauvages

Toutes les références bibliographiques citées sont données par Donaldson et Kymlicka dans leur ouvrage.

Qui sont les animaux liminaires ?

Les derniers chapitre de Zoopolis ont abordé la question du traitement des animaux domestiques et des animaux sauvages au sein d’une société antispéciste, mais cette distinction binaire ne suffit pas à décrire l’ensemble des animaux. Parfois, les solutions prévues pour les uns ou les autres ne sont pertinentes, et cette diversité des profils animaux est justement un des arguments les plus robustes en faveur de l’approche citoyenniste. Afin d’inclure dans leur modèle tous les animaux sentients, Donaldson et Kymlicka incluent dans leur modèle une troisième catégorie, peut-être plus diverse que les deux autres : celles des animaux liminaires.

Les animaux liminaires sont des animaux qui se sont adaptés aux espaces aménagés par les humains, tels que les villes, les champs ou les bocages. La définition de ce qu’est un animal liminaire est négative : les animaux liminaires ne sont ni sauvages ni domestiqués. Il est important de considérer que la distinction entre animaux domestiques, liminaires et sauvages se fait en fonction des individus et non des espèces : certaines espèces peuvent comptent des individus appartenant à plusieurs de ces catégories, voire aux trois, comme les lapins. Ils se distinguent des animaux sauvages qui traversent plus ou moins régulièrement des espaces humains est que ces derniers n’en tirent aucun bénéfice, au contraire des animaux liminaires. Par exemple, un renard qui habite en bordure d’une ville humaine et fouille parfois les poubelles laissées par ces dernièr.e.s sera considéré comme un animal liminaire. Au contraire, un loup sera considéré comme un animal sauvage même s’il s’aventure dans des prés, voire en ville, parce que cette intrusion est une nécessité sur le moment, dû par exemple aux aléas climatiques, et n’est pas une partie intégrante de sa stratégie de survie.

De plus, contrairement aux animaux domestiques, qui dépendent directement des humains, les animaux liminaires dépendent plutôt des ressources que les espaces humains offrent tout en évitant le contact avec eux. Un chat domestique recherchera habituellement le contact humain, et dormira dans des lieux habités par ces derniers, alors qu’un chat « liminaire », même s’il peut se nourrir de nourriture laissée à son intention par les humains, refusera tout contact avec ces derniers.
Les animaux liminaires sont nombreux, avec des besoins parfois très différents, et la théorie du droit des animaux abolitionniste n’en parle que peu, alors que la non-interférence va complétement à l’encontre de leurs intérêts. Même s’ils « bénéficient » de ressources que leur apporte la proximité avec l’humanité ou avec des espaces humains, la situation actuelle ne leur est pas favorable : ces animaux liminaires bénéficient certes des ressources fournies par les humains, mais sont victimes de l’urbanisation et de ses routes, grillages, et démarcations, ainsi que des conséquences indirectes de l’activité humaine comme la pollution, lorsqu’ils ne sont pas traités comme des nuisibles à faire disparaître [1]. Pourtant, la plupart de ces animaux sont très résilients, et l’idée de les empêcher complètement d’occuper nos espaces semble irréaliste (quand bien même elle serait éthique), même s’il est possible de limiter les sources de nourriture disponibles pour les animaux liminaires ou d’établir des barrières physiques ou sonores à la limite de nos espaces. De ce fait, réfléchir à des moyens de coexistence est essentiel pour assurer le bien-être des animaux liminaires comme des humain.e.s.

Si on peut étendre une citoyenneté aux animaux domestiqués précisément car ils sont domestiqués, et que la construction d’une confiance mutuelle, qui impliquent une sociabilisation, est possible, les animaux liminaires ne font pas confiance aux humains et les évitent. Un autre statut que celui de citoyen serait donc plus adapté, et les auteur.e.s proposent de leur accorder le statut de résident (denizenship), dont les caractéristiques seront expliquées dans les prochains paragraphes.

Les animaux liminaires : une classe diverse

Donaldson et Kymlicka distinguent plusieurs sous-catégories d’animaux liminaires :

– Les « opportunistes », hautement adaptables, appartenant à des espèces dont les membres sont tantôt sauvages, tantôt liminaires tels que les canards, les corbeaux ou les renards. Du fait de cette adaptabilité, et même s’ils ne sont pas forcément capables de redevenir sauvages (et ne souhaitent pas forcément le faire), il est possible d’agir pour limiter leur capacité de nuisance sans les mettre en danger.

– Les « spécialistes », appartenant à des espèces qui se sont adaptées et sont aujourd’hui dépendantes de l’activité humaine, comme les espèces qui ne peuvent prospérer que dans un bocage. Vulnérables au changement, ils sont rarement visés par les humains, mais souvent affectés de manière involontaire, comme l’ont par exemple été les espèces « spécialistes » mises en danger par la mécanisation de l’agriculture.

– Les animaux « exotiques », issus d’espèces échappées de zoos ou introduites, délibérément ou par accident, qui peuvent dans certains cas rester proche des humains en tant qu’animaux liminaires. Certaines de ces espèces ont des effets néfastes sur les écosystèmes, mais ce n’est pas nécessairement le cas. Cela ne veut pas dire que les auteur.e.s appellent à introduire des espèces exotiques dans de nouveaux environnements : au contraire, de tels déplacements de population peuvent être considéré comme une violation de la souveraineté, mais on ne peut ignorer ni les introductions accidentelles, ni les espèces « exotiques » déjà installées. Dans ces cas, un déplacement de population est toujours préférable à une extermination, mais doit rester une solution de dernière nécessité. 

– Les animaux « ensauvagés » (feral animals), jadis domestiques, qui ont été abandonnés ou se sont échappés. Pour les plus récents, la meilleure solution est souvent de leur retrouver une vie digne dans un espace domestique, mais il est important de respecter la volonté des individus qui souhaitent rester indépendants. Ils sont souvent perçus comme dangereux pour les humains ou les écosystèmes et, si ce danger est souvent exagéré, un contrôle de la population reste parfois nécessaire, par exemple dans le cas d’animaux carnivores tels que les chats. Ces animaux « ensauvagés », indépendants mais qui peuvent choisir de collaborer ou cohabiter avec les humain.e.s, nous montrent une voie possible pour le futur des animaux domestiques.

Les droits de résident dans les sociétés humaines

Sur quels termes pourrait-on construire un droit des résidents pour ces animaux liminaires, dans toute leur diversité ? Comment faire que les communautés qui cohabitent sans partager une citoyenneté le fassent dans les meilleures conditions pour tout le monde ?

Statut de resident non-participant (opt-out denizenship)

Les citoyen.ne.s d’un État moderne possèdent des droits et devoirs, mais certain.e.s en sont exclu.e.s, comme les personnes apatrides, ou décident de s’en extraire, tels que les amish. Ces dernier.e.s, bien qu’habitant sur le territoire des États-Unis, ne sont pas concerné.e.s par l’obligation du service militaire, ou celle d’envoyer leurs enfants à l’école publique mais, en contrepartie, ils et elles ne peuvent pas voter, faire de la politique ou recevoir des aides de la part du gouvernement. Ce type de statut est toléré dans certains pays et pour certaines personnes, mais est souvent illégal. Il peut être individuel ou organisé, partiel (et concerner, par exemple, uniquement le refus de voter aux élections) ou plus ou moins total.

L’enjeu est de se montrer aussi juste que possible envers les désirs de chacun tout en respectant les droits de tout le monde, sans imposer de charge déraisonnable à certain.e.s et en évitant de générer de l’intolérance envers les individus disposant d’un statut de résident : Donaldson et Kymlicka considèrent cette approche possible et souhaitable pour les humain.e.s comme pour les animaux qui le souhaitent.

Les résidents dans le cadre de migrations

Les individus qui sont dans cette situation sont citoyens d’un État mais résident dans une autre communauté, de manière temporaire ou non. Les humains dans cette situation ont le statut de migrants illégaux ou légaux temporaires, même si certains aimeraient être citoyens dans le pays où ils se trouvent. Dans ce cas, il est nécessaire que les droits et devoirs soient réciproquement réduits, afin de parvenir à une relation moins forte mais aussi équitable.

Donaldson et Kymlicka distinguent trois éléments importants permettant de limiter la subordination des migrant.e.s :

  • La sécurité de résidence, qui implique le droit de pas être expulsé, surtout si l’individu ne possède pas d’options de relocalisation
  • La réciprocité de la réduction entre droits et devoirs, et la conservation des intérêts des résidents.
  • L’existence de mesures anti-intolérance, telles que les loi anti-discriminations ou contre les propos discriminatoire ,ou la garantie de l’égalité de la loi

Définir les termes du statut de résidence animale

Comme les humains, les animaux devraient se voir accorder un droit de résidence, une juste réciprocité dans les droits et responsabilité, fussent-ils réduits, et si possible une protection des résidents contre les menaces extérieures ou les catastrophes naturelles. S’il doit être adressé différemment en fonction des espèces, des capacités et des aspirations, le respect de la balance entre liberté et autonomie doit rester au centre des préoccupations.

Dans la plupart des cas les droits des animaux (et leurs devoirs) seront encore plus limités que ceux des humains dans une situation similaire, avec pour modèle une coopération minimale. Il s’agit, comme pour les animaux sauvages, de limiter les risques et les conflits d’intérêts de chaque côté par des pratiques dissuasives et de posséder des cadres pour régler les conflits ne pouvant être évités.

L’exemple d’une cohabitation réussie : les pigeons de Nottingham

Dans la ville de Nottingham, en Angleterre, et dans plusieurs autres en Europe, la population de pigeons a été réduite et leurs nuisances significativement diminuées sans programme d’extermination, par une campagne en trois étapes. Des lieux idéaux pour l’habitat des pigeons leur ont été aménagés dans certains espaces de la ville, où leur est fourni de la nourriture, puis des campagnes d’information ont visé à mettre fin à la distribution de nourriture pour les pigeons dans les autres quartier. Enfin, le taux de reproduction de ces pigeons est réduit en échangeant certains des œufs par des faux, démarche facilitée par leur concentration [2].

Cet exemple reste anecdotique, mais il prouve que les effets négatifs de la cohabitation qui en résultent peuvent être limités de manière éthique, et que cela n’est parfois même pas plus coûteux pour les communautés humaines.

Un comportement transparent et consistant des humains par rapport à ces animaux est particulièrement important lorsque de telles solutions sont mises en place, quitte à créer différentes communautés humaines où les animaux liminaires sont accueillis différemment, selon leurs préférences. Si les situations liées aux animaux liminaires sont particulièrement diverses, ces derniers n’en restent pas moins des êtres vivants sentients, qui méritent d’être pris en compte dans la lutte pour les droits des animaux, et cette prise en compte est un des points forts de cet ouvrage.

Conclusion générale

Le but affiché de cet ouvrage était de dépasser l’impasse politique et intellectuelle des mouvements de droits des animaux, en présentant une nouvelle position morale et pratique. Si de nombreuses questions politiques restent à éclaircir, les auteur.e.s ont tenté au moins, et avec un certain succès selon moi, de proposer des solutions théoriques et pratiques pour permettre la cohabitation entre individus humains et non humains en essayant de prendre en compte toute la diversité des aspects que pourraient prendre ces cohabitations et en restant fidèle à l’antispécisme et à l’équité.

Nous société actuelle est bien loin de celle proposée par Donaldson et Kymlicka : les cultures et économies humaines reposent encore beaucoup sur l’exploitation des animaux, et un changement dans le bon sens serait radical. Même si une telle évolution semble contraire aux intérêts des humains.e.s, il est possible que cette divergence d’intérêt ne soit réelle que sur le court terme, au vu du coût environnemental de l’exploitation animale et conséquences catastrophiques que risquent de causer le changement climatique.

La posture citoyenniste est plus inclusive pour les animaux mais aussi plus accessibles pour les humain.e.s que la posture abolitionniste, et pourrait contribuer à « radicaliser » de nombreuses personnes qui ne sont pas antispécistes dans le sens traditionnel du terme, ni même véganes, mais qui reconnaissent au moins certains animaux comme les individus complexes et partie prenante de leur propre vie. Bien sûr, on peut considérer, face à la rigueur morale des abolitionnistes, que Donaldson et Kymlicka font parfois preuve de naïveté et minimisent la possibilité des dérives que peuvent entraîner la cohabitation entre animaux et humains. On peut également regretter l’approche libérale de l’ouvrage et à l’absence relative de considérations aux luttes contre d’autres oppressions, même quand les mécanismes ou les conséquences peuvent être liées à l’antispécisme. Je pense malgré tout que ces défauts ne pèsent pas lourd face à l’apport théorique que permet cet ouvrage. Il me semble essentiel de prendre en compte ces réflexions et propositions, en se réservant le droit d’aller plus loin (et l’ouvrage le permet, puisqu’il a laissé de nombreuses questions ouvertes), pour orienter nos luttes contres les dominations, desquelles le spécisme n’est qu’un aspect.

___________________________________

[1] Voir Jerolmack, Colin (2008) ‘How Pigeons Became Rats: The Cultural-Spatial Logic of
Problem Animals
‘, Social Problems 55/1 : 72-94.

[2] Blechman, Andrew D. (2006) Pigeons: The Fascinating Saga of the World’s Most Revered
a nd Reviled Bird (New York: Grove Press)

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