Liberté, liberté chérie 1/3 : Liberté individuelle, communautés et la question de la représentativité

Liberté et communautés

L’idéologie libérale [1], très influente dans les pays occidentaux, accorde beaucoup d’importance aux libertés, qu’il s’agisse des libertés individuelles ou des droits à l’échelle de communautés. En effet, si de nombreux-ses penseur.e.s libéraux ont longtemps considéré qu’une nation saine se devait d’être monoculturelle, Will Kymlicka, par ailleurs co-auteur de Zoopolis, défend dans Multicultural Citizenship A Liberal Theory of Minority Rights un multiculturalisme qui respecte les libertés des individus. Kymlicka considère qu’une prise en compte strictement individuelle des droits et l’absence de considération des particularités culturelles conduit à des conséquences négatives et parfois dramatiques pour les individus appartenant à des cultures minoritaires.

L’importance de droit de chaque individu à être libre et suivre ses intérêts n’est pas défendu uniquement par les libéraux, mais aussi par les communistes libertaires tels que Bakounine [2}. Ces dernier-e-s défendent également une forme de communautarisme, par l’abolition de l’État et l’établissement de communes, isolées ou réunies en fédérations [3]. Malgré des différents aux conséquences majeures, dont je parlerai dans le prochain paragraphe, je pense que la plupart des libéraux et libertaire pourront s’accorder pour défendre la posture suivante :
Les habitudes, rituels, traditions, savoir-faire artistique, artisanal ou autre des individus, qu’elles s’expriment dans un cadre individuel ou collectif à l’échelle d’une communauté doivent être, dans la mesure où elles ne nuisent à personne, acceptés et protégés par les structures de gouvernance si nécessaire. Je pense que des droits spécifiques accordés à certaines communautés peuvent être pertinents non car la protection ou l’épanouissement de ces communautés est considérée comme bonne par principe, mais bien dans la mesure où cette protection permet aux individus d’être libres et de voir leurs intérêts respectés. Cependant, bien qu’ils possèdent des idéaux et objectifs communs, libéralisme et communisme libertaire se distinguent sur un point capital : la question de la représentativité.

Représentation politique et représentation culturelle

Une personne peut-elle représenter les intérêts d’autres individus ? Kymlicka, et les penseur.e.s libéraux en général, semblent le penser. Celui-ci, bien qu’il soit favorable à l’auto-détermination des communautés et met en garde contre la « tyrannie de la majorité », ne remet en cause ni la démocratie représentative, ni le capitalisme. Ce n’est pas non plus le cas de Singer, qui considère le capitalisme comme le système politique le moins mauvais ni de Rawls qui, dans son ouvrage Théorie de la justice, considérait les inégalités comme acceptables tant que l’égalité des chances (idée qui ne tient que si on accepte l’existence du libre-arbitre) était préservée. En revanche, pour les communistes libertaires, tout système de représentation laissant le moindre pouvoir d’action discrétionnaire aux représentant.e.s est voué à accentuer les inégalités de pouvoir qui peuvent exister entre les individus, et n’est pas compatible avec la démocratie [4]. Cette posture, ajoutée au refus de tout système de gouvernance non démocratique, entraîne des différences fondamentales dans la position par rapport au pouvoir, ayant pour conséquence l’anticapitalisme et l’antiétatisme [5].

Je suis personnellement d’accord avec l’idée qu’aucun système ne peut assurer que des représentant.e.s qui n’ont pas été choisis par l’ensemble des personnes censées être représentées et/ou qui sont en mesure de prendre de décisions sans leur aval prennent systématiquement en compte les intérêts des individus représenté.e.s. Les dérives des démocraties représentatives, qui ne sont qu’imparfaitement démocratiques, ou l’incapacité des dictatures du prolétariat à concrétiser leur objectif de transition vers le communisme l’illustrent bien. Cette méfiance quand à la représentativité ne s’applique pas qu’au domaine politique, mais aussi sur le plan culturel [6] : les représentant.e.s, lié.e.s à un groupe, tendent à posséder un capital (économique, culturel ou social) plus important que les représenté.e.s, en partie car ce capital leur a permis d’accéder à cette position, en partie car leur position privilégiée leur permet d’accroître ce capital. D’un côté, ces représentant.e.s tireront leur légitimité du fait qu’ils et elles représentent les individus de leurs communautés, mais ils et elles n’en défendront pas moins leurs propres intérêts avant tout, ce qui se concrétisera d’une part par la mise en avant ou au contraire l’effacement de certains aspects culturels, et d’autre part la captation des revenus liés à la commodification de cette culture [7].

Sur la possibilité de choisir sa communauté

Si des penseurs comme Kymlicka ont pu montrer que penser les libertés à l’échelle communautaire avait du sens, cela ne peut suffire si on considère, comme ici, que les intérêts des représentant.e.s et représenté.e.s ne sont pas forcément compatibles. Quand Kymlicka dit de communautés qui entretiennent des inégalités systémiques et dont le fonctionnement n’est pas démocratique qu’elles souhaitent que les restrictions internes prennent le pas sur les droits individuels, il s’agit d’une généralisation : il ne parle pas de l’ensemble des individus qui composent ces communautés, mais avant tout de ses représentants et/ou des individus les plus influents parmi ceux qui la composent. Même si certaines personnes subissant ces restrictions ou marginalisées au sein de la communauté acceptent cette situation, il est peu probable que ce soit le cas de toutes. Même dans une communauté plus égalitaire, il peut tout simplement arriver qu’un individu ne se trouve pas à sa place ou ne partage pas certaines de ses valeurs et ne s’y sent pas à l’aise. Kymlicka lui-même convient du fait que, pour ces raisons, il est essentiel que les individus soient libres de partir d’une communauté s’ils le souhaitent. Des mesures peuvent être prises pour rendre réduire le coût (financier et social) de ces départs, de garantir dans la mesure du possible leur accueil dans une autre communauté qui leur convient mieux, mais aussi pour garantir la sécurité des individus qui ont fait le choix de partir face à d’éventuelles représailles de leur communauté d’origine. Cela est même possible, bien que plus difficile, pour la plupart des individus considérés comme non autonomes, et c’est un des enjeux central des disability studies anglo-saxonnes ou de l’antispécisme citoyenniste que défend Kymlicka dans Zoopolis.

Cependant, les enfants les plus jeunes disposent de suffisamment peu d’autonomie pour que le fait qu’ils choisissent leur communauté soit une gageure, et passeront au moins leurs premières années dans un environnement qu’ils n’auront pas choisi, sans avoir même choisi de naître. La seconde partie de cette série d’article aura pour sujet le dilemme moral du traitement des jeunes enfants et de la considération de leurs intérêts au sein des familles, des communautés et de la société en général.


[1] Je parle ici de l’idéologie libérale défendue par Rawls (Rawls John, Théorie de la Justice, Paris, Le Seuil, coll. Points, 1987), Kymlicka ou Singer ; voir aussi Audard Catherine, Qu’est-ce que le libéralisme). Je n’inclus pas dans cette idéologie le néo-libéralisme ou le libertarianisme.

[2] « L’homme n’est réellement libre qu’autant que sa liberté, librement reconnue et représentée comme par un miroir par la conscience libre de tous les autres, trouve la confirmation de son extension à l’infini dans leur liberté. L’homme n’est vraiment que parmi d’autres hommes également libres; et comme il n’est libre qu’à titre humain, l’esclavage d’un seul homme sur la terre, étant une offense contre le principe même de l’humanité, est une négation de la liberté de tous. » Mikhaïl Bakounine – 1814-1876 – Catéchisme révolutionnaire – 1865

[3] Voir le communalisme libertaire, théorisé par Bookchin

[4] Sur la question, voire la série de vidéo d’Anark pour la remise en cause de l’Etat et le manifeste de l’UCL concernant l’organisation horizontale.

[5] Cette opposition se rapproche sur certains points de celle entre communistes libertaires et communistes autoritaires qui, si ils sont également anticapitalistes, considèrent qu’un mode de gouvernance représentatif (la « dictature du prolétariat ») est viable comme gouvernement de transition.

[6] Je parle ici de communautés culturelles telles que décrites par Kymlicka : un ensemble d’individus partageant une ou des langues, des traditions religieuses et séculaires, certaines valeurs morales et souvent une ethnie

[7] Sur cette question, voir les travaux de James Costa ou l’article de Bertrand Cooper.

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