Les religions sont (presque) des langues

La langue française et le catholicisme ont plus en commun qu’on ne pourrait le penser. Cela peut sembler contre-intuitif : la première est un outil de communication et de transmission, le second un ensemble de dogme et de rituels. Pourtant, en tant que phénomènes sociaux, langues et religions partagent de nombreuses dynamiques, et comprendre ces similitudes permet de mieux comprendre les unes comme les autres.

De quoi parle-t-on ?

Pour donner du sens à l’affirmation selon laquelle les religions sont des phénomènes sociaux qui partagent de très nombreuses similitudes avec les langues, il est important que j’explique ce que j’entends par « religion » et par « langue ». La définition que je propose de la religion est large : une religion inclut des croyances et/ou des pratiques rituelles liées à l’esprit, l’âme, la transcendance, ce qui est métaphysique en général. Les religions réfèrent souvent à un plusieurs êtres « divins », qui échappent aux lois naturelles. Je distingue personnellement les religions au sein de l’ensemble plus grand des croyances spirituelles par le fait que celles-sont des phénomènes sociaux collectifs : qu’elle cherche à répandre la bonne nouvelle ou soit réservée à une poignée d’élu.e.s, une religion est partagée par plusieurs individus. Pour autant, considérer n’importe quelle religion comme un tout, ou comme un « système » unifié, c’est n’avoir qu’une vision faussée de ses manifestations. Je pense plus pertinent de les considérer comme des cadres de pensée qui influencent chaque personne différemment. Même les religions normées par des textes sacrés, qui contribuent à plus d’homogénéité, ont tendance à varier, parfois au point d’encourager des postures complétement opposées, selon l’époque, la région, la situation sociale des individus etc…       

Définir ce qu’est une langue est au moins aussi difficile que de définir le concept de religion, et il est admis par les linguistes qu’une langue ne peut être définie uniquement en s’appuyant sur la phonologie, la morphologie ou la syntaxe : les aspects sociaux et politiques doivent aussi être pris en compte. Ainsi, Haugen considère les langues sous trois aspects : selon lui « Les langues sont généralement définies (a) linguistiquement ; (b) socio-linguistiquement, en terme de compréhension (ou d’intelligibilité) (c) politiquement, en termes d’attitude, d’identité et de pouvoir [1] ». Ainsi, comme les religions, les langues sont des phénomènes sociaux qui se définissent précisément par leur caractère collectif, mais aussi leur présence au centre d’enjeux de pouvoir et d’influence.

Prenons l’exemple des langues d’oïl que sont le français, le picard est le normand. Ce n’est pas pour des raisons linguistiques que le français est considéré comme une langue alors que le picard et le normand sont le plus souvent considérés comme des dialectes : tous trois sont issus du latin, sont linguistiquement proches et aucun n’est plus ancien ou « mieux formé » que les deux autres. Ce qui les distingue, c’est que le français était la langue parlée par les rois de France, imposée graduellement au pays par un ensemble de mesures tels que l’édit de Villers-Cotterêts ou l’obligation d’enseigner les « patois » (terme qui sert à désigner les langues et dialectes minoritaires) ainsi que par le prestige que lui donnait le soutien du pouvoir royal puis républicain [2].

Une langue peut donc être considérée comme un dialecte utilisé dans les cercles de pouvoir, dans les médias, dans l’administration… elle est, pour reprendre une expression bien connue des sociolinguistes, « Un dialecte avec une armée et une flotte ». Pour cette raison, de nombreux-ses linguistes considèrent, tels Todorov et Ducrot dès les années 70 « que parler de la langue française, de la langue allemande, c’est opérer une abstraction et une généralisation considérables » [3]. Je pense qu’il en va de même des religions, tant la diversité (admise ou non) de croyances et de pratiques culturelles peut être grande au sein d’une religion, si normée soit-elle.

Ainsi, comparer « la religion » aux institutions de pouvoir telles que les États me semble réducteur, même si dans certains cas des individus disposent effectivement, au nom d’une religion, d’un pouvoir équivalent à celui d’une organisation étatique. En tant que phénomènes sociaux, le religions peuvent plutôt être comparées à des langues : elles sont régies par un ensemble de règles, normalisées ou informelles, au centre d’enjeux interpersonnels, politiques et symboliques.

Une infinité de variations

Les religions comme les langues peuvent être imposées par certains individus à d’autres, que ce soit dans un cadre privé (au sein de la famille par exemple) ou dans le cadre d’une campagne soutenue par des institutions, étatiques ou autres, capables d’user de coercition. Au contraire, elles peuvent être limitées à certains individus et leur usage interdit à certaines parties de la population, comme le fut le français en Occitanie lors de la Renaissance [4] ou les cultes à mystères dans le monde antique gréco-romain [5]. Cependant, si des campagnes d’imposition de normes peuvent avoir un certain succès, normer complètement les pratiques linguistique ou religieuses ou les figer dans le temps relève de la gageure. Les langues comme les religions varient, évoluent, se divisent, s’influencent, et ne se réalisent chez les individus que comme des cadres approximatifs, qui se concrétisent différemment chez chaque personne. Les langues, même celles normées par des institutions (telles que le français par l’Académie Française) n’en varient pas moins selon de nombreux critères (géographique, temporel, social, etc.) bien que cette normalisation puisse réduire la variabilité. Il en va de même pour les religions, y compris celles soutenues par une institution spécifique et stable dans le temps, comme la Papauté pour le catholicisme ou la famille impériale japonaise pour le shintoïsme. Les croyances et pratiques qui leurs sont associées n’en évoluent pas moins, et si le niveau de variation et d’évolution peut être limité, il n’est jamais réduit à rien.

Deux différences majeures persistent entre les langues et les religions : la pratique d’une langue est essentielle pour communiquer, et s’il reste possible de faire autrement, tenter d’empêcher un enfant d’apprendre une langue (ce qu’il fait de manière organique, en imitant les individus qui l’entourent) serait une forme de mauvais traitement. Au contraire, un individu peut très bien vivre sans religion, et lui inculquer des dogmes religieux n’est en rien nécessaire pour son bon développement, bien qu’on puisse arguer des bienfaits d’une initiation à la théologie. De nombreuses autres différences pourraient bien sûr être considérées, mais j’ai souhaité avant tout me concentrer sur les points communs entre les dynamiques linguistiques et religieuses. Cette approche a un impact sur l’étude et la considération des religions comme des langues : étudier uniquement les textes sacrés pour comprendre une religion a aussi peu de sens que de considérer le français uniquement sous le prisme des livres de grammaire ou pire, des recommandations de l’Académie Française. Bien sûr, ces normes ne sont pour autant pas à négliger, et les comprendre est capital pour comprendre certaines dynamiques, mais se reposer sur elles seules pour décrire une langue comme une religion mènera inévitablement à des erreurs de jugement.

Si cette mise au point n’aura probablement rien appris aux spécialistes de l’un ou l’autre de ces sujets, elle sera peut-être utile aux personnes qui n’avaient eu le temps ou l’occasion de se pencher sur ces question. Il s’agit aussi de se donner des armes intellectuelles contre les personnes qui essentialisent les religions ou les langues, que ce soit pour en soutenir les normes dominantes ou pour mieux les attaquer.


[1] “Languages are generally defined (a) linguistically, (b) sociolinguistically in terms of comprehension (or intelligibility) and (c) politically, in terms of attitude, identity and power” citation tirée de The Ecology of Language; Language science and national development, Stanford University, 1972

[2] Sur la question, voir Anthony Lodge, Le français : histoire d’un dialecte devenu langue, Fayard, 1997

[3] Todorov, Ducros, Dictionnaire Encyclopedique Des Sciences Du Langage, Seuil, 1972

[4] Patrick Sauzet, Diglossie, Conflit Ou Tabou ?, Bretagne Linguistique, 1989

[5] Robert Turcan, Les Cultes orientaux dans le monde romain, 1989,

2 réflexions sur “Les religions sont (presque) des langues

    1. Salut,
      Déjà, « par initiation à la théologie », j’entends l’éducation critique aux dogmes et institutions religieuses (en en évoquant le plus possible, et sans en hiérarchiser l’importance), à leur histoire et à leur variation. J’aurais certes pu être plus clair sur ce point.
      Je ne suis personnellement pas entièrement convaincu des bienfaits d’une telle éducation, mais elle permettrait peut-être de permettre aux individus d’être mieux armés face à l’éducation religieuse « traditionnelle », qui impose un vision spécifique au dépends de toutes les autres, et plus particulièrement des fondamentalismes. Cela resterait bien sûr à prouver, et de l’efficacité ou non sur ce plan dépendrait la pertinence de cette « initiation à la théologie ».

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