Liberté, liberté chérie 2/3 : quelle place pour les enfants dans les communautés ?

Après avoir parlé dans le premier article de cette série de représentation et de la possible tension entre libertés individuelles et droits à l’échelle d’une communauté, il me semble important d’aborder la question de la liberté des enfants, et par extension celle de leur autonomie et de leur intégrité corporelle. Concilier libertés individuelles et vie communautaire semble possible sous certaines conditions, mais pas nécessairement pour tout le monde : les enfants n’ont choisi ni de naître ni d’appartenir à la société au sein de laquelle ils et elles sont éduqué.e.s. Bien sûr, à partir d’un certain âge, il leur est possible de s’en éloigner, quoique cela ait un coût économique et/ou psychologique, plus ou moins élevé selon les situations, entre les sociétés très libérales et celles à la fois très conservatrices et isolées comme celles des Amish. De plus, on pourrait imaginer que les sociétés accueillantes s’adaptent pour rendre ce coût du changement aussi bas que possible. Cependant, cela ne vaut que pour les enfants qui ont acquis une certaine maturité et autonomie. Les enfants les plus jeunes, qui ne sont tout simplement pas autonomes [1], sont sous l’emprise presque complète de leur famille et plus généralement des individus chargés de les élever.

De fait, le contrôle sur l’éducation et plus généralement l’influence sur le développement des enfants est un enjeu capital pour les adultes, que ce soit au niveau de la famille, de la communauté ou du pays. L’entraide familiale est essentielle dans les nombreuses situations où les aides de l’État sont inexistantes ou insuffisantes, et les parents, lorsqu’ils ne font pas travailler directement leurs enfants, ont tout intérêt à inculquer aux enfants l’importance de cette aide et à s’assurer que leurs enfants, même adultes, accepteront de leur prodiguer une assistance financière ou psychologique si nécessaire. Au niveau communautaire, inculquer ou faire inculquer aux enfants dont on a le contrôle ce qu’on considère comme des valeurs, croyances, et habitudes importantes est essentiel pour que ces dernières se perpétuent. Au niveau national, une faible natalité et un déséquilibre démographique entraîne des conséquences économique et sociales négatives, sans parler d’un arrêt total des naissances qui mènerait à l’extinction de l’humanité en quelques décennies. Ainsi, à tous ces niveaux existe un intérêt à un contrôle strict des enfants de la part des parents et de leur entourage en général . Les très nombreux abus que subissent les enfants sont une des conséquences de ce contrôle strict mais, même sans ces abus, les enfants se voient privés de nombreuses libertés et leur autonomie niée.

Ces abus systématiques ne sont pas une fatalité, pas plus que la privation des libertés et les négations des désirs des enfants : c’est là précisément l’objectif des luttes contre l’adultisme [2]. Cependant, si une amélioration de la prise en compte des droits et de l’autonomie des enfants est possible, elle n’enlèverait rien au fait que les individus naissent sans l’avoir choisi, se voient imposer une culture, une ou des langues des croyances, des religions et parfois des modifications corporelles sans leur consentement.

Cette divergence d’intérêts peut ressembler à une impasse, mais je pense possible d’atteindre un compromis. La vie peut, dans les bonnes conditions, être source de plaisir et de satisfaction, et faire en sorte que les conditions présentes et potentielles pour les enfants soient les meilleures possible rendrait plus acceptable moralement le fait de leur donner naissance [3].

Que transmettre aux enfants ?

Du point de vue de ce que nous transmettons aux enfants, il me semble possible de distinguer ce qui leur est nécessaire de ce qui ne l’est pas. Par « nécessaire », j’entends les choses qu’il est difficile de ne pas transmettre, telle que la langue, ainsi que tout ce dont la non-transmission aux enfants serait suffisamment préjudiciable pour justifier le déni de leur autonomie, tel que les codes sociaux, le fait d’apprendre à apprendre et plus généralement tout ce qui contribue à leur autonomie future.

Au contraire, de nombreuses croyances et idéologies ne sont absolument pas nécessaires au développement des enfants. Par exemple, la spiritualité, même si elle peut être considérée comme nécessaire pour certains individus, peut ne pas être transmise avant que l’individu ne choisisse de s’y intéresser à son rythme et comme il le souhaite, adoptant les pratiques ou croyances spirituelles qui lui conviennent le mieux. Assigner aux enfants une religion sans aucune concertation n’est pas la seule manière possible de faire, et il me semble qu’elle ne devrait pas être privilégiée puisqu’elle limite les possibilités futures pour ces enfants de choisir plus tard leur propre voie spirituelle (ou de faire le choix de n’en suivre aucune). Cela est tout aussi vrai pour toute forme de mythologie nationaliste, républicaine ou autre, ainsi que sur les constructions sociales (plus ou moins) implicites telles que celles liées au genre, bien que leur caractère souvent impensé rendent une absence d’intervention plus difficile.

Je pense ne pas me tromper lorsque je considère que la fin de l’imposition aux jeunes enfants des dogmes et croyances qui ne sont pas nécessaire à leur développement, qu’elles aient un aspect administratif (comme le baptême ou l’éducation à l’école) ou non, serait contestée par la plupart des adultes et surtout ceux qui ont un pouvoir direct sur ces enfants (parents, professeurs, etc). De fait, aujourd’hui et à ma connaissance, l’écrasante majorité des adultes supporte le statu quo ou n’y accorde que peu d’intention. Cette défense du statu quo est, ironiquement, justifiée comme une question de liberté : non pas celle des enfants mais celle des adultes d’élever et modeler les enfants qui dépendent d’eux comme ils le souhaitent.          

Un exemple particulièrement parlant de la négation de la liberté et de l’intégrité des enfants au nom de celle des adultes qui en ont (ou s’en approprient) la charge est celui des mutilations génitales. Certaines, telles que subissent les personnes intersexes, sont justifiées par des raisons médicales, mais sont de fait la conséquence d’une application du dogme d’une stricte binarité du genre, qui est un des éléments que je considère ne pas devoir être imposé aux jeunes enfants. Elles sont encore peu connues du grand public, même si des organisations en France (le CIA-OII) et ailleurs luttent pour leur fin.

D’autres mutilations génitales sont effectuées sous prétexte religieux ou de tradition, telle que la circoncision masculine non thérapeutique ou les différents types d’excision (le cas de la circoncision, en Amérique du Nord est particulier, puisqu’il est plutôt motivé non pas par des traditions, religieuses ou non, mais du fait d’une idéologie puritaine et hygiéniste). L’excision est combattue dans de nombreux pays, objet d’une lutte à la fois militante et gouvernementale, mais la circoncision non thérapeutique faite aux jeunes enfants est beaucoup moins controversée car beaucoup moins impactante pour le corps de ceux qui la subissent. Malgré tout, plusieurs initiatives religieuses, gouvernementales ou associatives ont visé et visent à lutter contre la circoncision non médicale, et les arguments de sa défense sont une bonne illustration de la manière dont le contrôle de certains individus dominés est déguisé en « liberté ».

La circoncision non médicale et ses argument

La question de l’impact médical de la circoncision est encore controversée : certaines études concluent à l’absence impacts négatifs sur la sexualité, tandis que des témoignages et certaines études et revues de la littérature témoignent de désagréments plus ou moins durables accompagnant la circoncision. Cependant, l’existence de risques de complications liés à l’opération sont indéniables.

La question des complications et des éventuels effets négatifs, si elle ne doit être complètement négligée, reste pour moi secondaire, derrière les considérations éthiques. La circoncision non thérapeutique reste une modification corporelle réalisée sans le consentement de l’individu, non pas pour son bien mais pour la satisfaction de ses parents ou tuteurs, qui sert à marquer le corps de l’enfant et à l’inscrire dans la communauté des croyant.e.s comme le fait un baptême. C’est pour cela que je ne considère pas le baptême comme plus acceptable, même si celui-ci ne donne pas lieu à une modification corporelle. Pour justifier cette négation de l’intégrité physique des jeunes garçons lorsqu’elle est remise en question, et lorsque les supposées vertus hygiéniques ne suffisent plus, c’est souvent la liberté religieuse qui est brandie en France comme dans les pays anglo-saxons (voir cet article ou encore celui-ci) [4].

L’idée que ces pratiques sont indissociables des religions juives et musulmanes (postulat qui se base sur une idée fausse de ce que sont les religions, et qui est factuellement prouvé faux par l’opposition de certain.e.s juifs et juives à la circoncision) renforce l’argument de la liberté religieuse : empêcher ces adultes de circoncire leurs enfants serait alors une restriction intolérable à leur liberté de pratiquer leur religion comme ils et elles le souhaitent. L’idée que la circoncision aiderait les enfants à s’intégrer dans leur communauté est aussi défendue. Dans ce cas également, les défenseur.e.s de la circoncision considèrent que le confort moral de certains adultes (qui sont précisément ceux qui discriminent ou causent les discriminations des enfants non circoncis) et leur désir de contrôle passe avant l’intégrité des enfants.

Ces arguments me semblent intéressant, car ils illustrent le fait que les parents traitent les enfants comme des propriétés, des biens qui leur appartiennent et qui peuvent être modelés selon leurs désirs. Puisque les enfants si jeunes ne peuvent exprimer leurs souhaits, ou plutôt ne peuvent les exprimer « comme il faut », ceux-ci, et par extension leur autonomie, est complètement éclipsée par les individus qui les dominent de leur statut et leurs capacités. Cette domination est liée à un besoin de contrôle, et toute autre justification sera soit un mensonge (délibéré ou dû à l’ignorance), car les cultures comme les religions évoluent, aussi strictement normées soient-elles.

Revoir l’éducation

Bien sûr, une lutte contre la seule circoncision ne suffirait pas à remettre en cause le paradigme au sein duquel l’intégrité et l’autonomie des enfants ne possède que peu de valeur. Ce sont des changements radicaux dans les manières de traiter et d’éduquer les enfants qui devraient être visés. Au niveau de l’éducation, la manière d’enseigner comme le contenu de l’enseignement devraient être revus pour laisser autant d’autonomie que possible aux élèves, ceux-ci devraient être centrés sur la maîtrise de l’apprentissage comme processus ainsi que de tout ce qui peut permettre l’apprentissage autonome, tel que l’utilisation critique des sources. Par exemple, s’il semble impossible de donner une éducation historique strictement « neutre », un apprentissage centré sur les sources (comment les trouver, comment les étudier, savoir les remettre en contexte etc.) et l’historiographie les rendra plus autonome dans leurs apprentissages futurs que, par exemple, la mise en avant non critique d’un roman national. Apprendre la théologie et l’histoire des religions aux enfants plutôt que de leurs inculquer des dogmes permettra de respecter la liberté religieuse des enfants tout en leur laissant la possibilité de se construire une vie spirituelle dans les meilleures conditions possibles s’ils le souhaitent. Des courants tels que la pédagogie critique et l’œuvre de Paulo Freire peuvent donner des pistes sur ce qui pourrait être fait, même si leur application à grande échelle reste encore à penser.

La règle générale devrait être de laisser autant de liberté que possible aux enfants tout en les aidant à se construire en tant qu’individus autonomes, ainsi que de respecter leur intégrité en les laissant se forger leur propre identité plutôt que de leur en assigner une (ici aussi, dans la mesure du possible). De tels changements seraient non seulement bénéfiques aux enfants, lesquels auraient plus de possibilités pour se construire comme ils le souhaitent, mais aussi aux sociétés, qui verraient s’épanouir une plus grande diversité de pratiques et d’attitudes qui conduirait, avec l’affaiblissement des normes, à une plus grande tolérance face à ce qui dévie de ces normes. Une telle société semble aujourd’hui impensable, au vu des enjeux qu’ont les adultes à conserver le contrôle de « leurs » enfants, mais c’est justement au vu de l’ampleur de la colline à gravir que mettre en avant ces questions, a minima dans les cercles progressistes, devrait être une priorité.

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[1] Je définis ici la notion d’ « autonomie » par le fait d’être à l’origine de ses actions, et pouvoir agir sans être contrôlé, surveillée, et sans avoir besoin de recourir à une assistance extérieure.

[2] Sur cette question, voir la vidéo de Patchwork et le livre Domination Adulte d’Yves Bonnardel

[3] La philosophie utilitariste d’une part et la théorie de l’autodétermination présentée magistralement par Viciss Hackso d’autre part permettent d’explorer ces questions. Je pense personnellement que souhaiter la satisfaction ou le bien-être des individus implique une transition vers une société non capitaliste, non autoritaire et viable sur le plan écologique mais, bien que cette position influence le contenu de cet article, il n’en est pas le sujet principal, et je ne la développerai pas ici.

[4] Il me semble significatif que des organisations ou médias catholiques défendent la circoncision. Si cela peut sembler contre-intuitif de prime abord, puisque la circoncision n’est pas une tradition chrétienne, ce soutien illustre bien un fait que nous aurions tord d’oublier : les organisations et individus chrétiens ont un intérêt aussi vital que celui des juifs ou musulmans à conserver le contrôle des corps de « leurs » enfants, et toute remise en cause de ce contrôle, même s’il ne les concerne pas immédiatement, serait de nature à mettre en danger celui qu’ils exercent à l’avenir.

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