Comment l’université broie les jeunes chercheurs – critique

Quels mots mettre sur les conditions de travail des doctorants ? Sur les violences et spoliations qu’ils et elles subissent ? La réponse d’Adèle Combes est dure : les doctorant.e.s, souvent précaires et isolé.e.s, subissent souvent de plein fouet les pressions et abus de leur direction et des institutions universitaires en général, tandis que les mesures pour limiter ces abus et déséquilibres de pouvoir sont, lorsqu’elles existent, insuffisantes ou échouent à remplir leur rôle du fait de conflits d’intérêts.

Combes n’est ni journaliste ni sociologue (elle est docteure en neurobiologie) mais le travail de recherche effectué au préalable de l’écriture de son ouvrage donne un appui solide à ses affirmations. « Comment l’université broie les jeunes chercheurs : précarité, harcèlement, loi du silence » s’appuie en effet sur un questionnaire, « vies de thèses : doctorat et qualité de vie. » qui compte 1877 répondant.e.s, auquel s’ajoute 15 entretiens individuels.

De nombreux témoignages, des ouvrages et études[1][2][3], le travail de dénonciation des violences d’associations telles que la Confédération des jeunes chercheurs offre un tableau similaire à celui qui est brossé par Combes, et sont selon moi des indices robustes de la justesse de ses conclusions.

Ce que peuvent subir les doctorant.e.s

Sans rentrer dans le détail de chaque témoignage transcrit par Combes, je pense utile d’en donner les caractéristiques communes :

– L’emprise d’un.e directeur.e de thèse puissant.e. Un.e directeur.e, chargé d’encadrer les thèses de plusieurs doctorant.e.s possède non seulement un poste de titulaire, mais également une habilitation à diriger des recherche. Ce statut implique de l’ancienneté et/ou une grande influence auprès des décideur.e.s, quand ce ne sont pas ils ou elles qui dirigent le département universitaire ou le laboratoire de recherche desquels dépend le ou la doctorant.e. Ce statut, associé à la déférence que leur accordent leurs pairs, peut contribuer à leur donner une aura qu’il est difficile d’ignorer. Il est donc facile pour ces dernier.e.s d’imposer leurs volonté à « leurs » doctorant.e.s, voire d’exercer sur elles ou eux une véritable emprise psychologique. Habitué.e.s à leur pouvoir, les directeur.e.s de thèse réagissent parfois violemment à un refus ou à une remise en question (de leur personne ou de leur travail), ce qui a parfois des conséquences néfastes sur la carrière des doctorant.e.s.

– La pression concernant la charge de travail, qui peut aller jusqu’à l’interdiction ou la limitation de la prise de congé (14% des répondant.e.s du sondage), voire le refus d’accepter des arrêts maladie ou l’obligation de venir pendant des jours de repos (38% des répondant.e.s). Cette pression se traduit également par des semaine de travail très chargées, qui ont dépassé 48 heures par semaine pendant plusieurs semaine pour 31% des répondant.e.s et 60 heures par semaine pour 19% des répondant.e.s. La situation est souvent pire pour les doctorants non financés, qui ne sont pas protégé.e.s par le même type de contrat de travail (déjà bien peu respecté) et qui doivent souvent travailler en surplus pour financer leur doctorat, ce qui facilite le surmenage tout en réduisant les perspectives de carrière. Cette pression est associée à un manque de reconnaissance pour le travail des doctorant.e.s et une absence de respect pour leur avis et considérations scientifiques. Cette pression peut se coupler à un contrôle des activités académique, tel que le refus d’accorder des heures d’enseignement ou au contraire imposition de cours, ou extérieur, tel que le refus d’accepter un travail hors université, y compris lorsque la thèse n’est pas financée.
Ces abus sont facilités par le fait que les doctorant.e.s sont peu représenté.e.s dans les syndicats, entre les syndicats étudiants peu adaptés aux questions du travail et les syndicats de chercheurs tenus par des titulaires (et notamment les directeur.e.s de thèse).

– L’accompagnement des directeur.e.s de thèse souvent déficient, soit inexistant soit beaucoup trop contrôlant. De nombreux-ses doctorant.e.s doivent également composer avec des directives contradictoires (44% des répondant.e.s au sondage). Ces situations sont d’autant plus délicates que les doctorant.e.s doivent de fait obéir à leur directeur.e quel que soit leur avis personnel s’ils ou elles souhaitent obtenir leur doctorat et surtout faire carrière dans la recherche.

– Le détournement de fonds de financements destinés au doctorant (17% des répondant.e.s).

– L’assignation aux doctorant.e.s de tâches d’exécution sans rapport avec leurs propre travaux (19% des répondant.e.s), des manipulations qui permettent à leurs directeur.e.s de thèse de se contenter du travail intellectuel et bien sûr de s’approprier le mérite du travail final, qui n’aurait pas été possible sans les doctorant.e.s. Ce partage des tâches inégalitaire qui n’est pas sans rappeler celui qui a souvent cours dans les foyers, mais aussi dans les entreprises. Cette appropriation du travail est d’autant plus violente qu’elle s’accompagne souvent d’un dénigrement de la personne et de son travail, qui rend l’appropriation de celui-ci, sous la forme d’article, de présentation de conférence voire d’axe de recherche ou de brevet, encore plus hypocrite.

– Le harcèlement, moral pour 20% des répondant.e.s et/ou sexuel pour 6% des répondant.e.s. 25% de répondant.e ayant subi une situation à connotation sexuelle ou sexiste au moins une fois, chiffres reflétés dans les nombreux témoignages qui ont été donnés ces dernières années. De tels actes, jusqu’aux tentatives d’agression sexuelle, ne sont souvent pas punis y compris lorsque les victimes dénoncent les faits et/ou que des témoins sont présent.e.s.

Tous ces abus ont pour conséquence la dégradation de la santé physique ou mentale de nombreux étudiants, voire de nombreux traumatismes : 81% des répondant.e.s témoignent d’une dégradation de leur santé physique et 89% de dégradation de leur santé mentale pendant leur doctorat. Ces dégradations se sont manifestées par la fatigue chronique, une perte ou prise brutale de poids, des troubles du sommeil jusqu’à des burn-out ou des AVC.

Des causes systémiques de ces abus

Les abus listés dans le paragraphe précédent ne peuvent être considéré comme le simple résultat d’interactions interindividuelles. Les règles de fonctionnement du monde universitaire elles-mêmes permettent ces abus, en plaçant les acteurs dans des conditions qui les facilitent et en limitant grandement la possibilité de mettre les coupables face à leurs responsabilités.
Une des causes les plus évidentes de ces abus me semble être le déséquilibre de pouvoir entre les directeur.e.s de thèse, qui possèdent un réseau étendu, de l’autorité, le poids des institutions derrière elles et eux, face à des doctorants précaires, moins expérimenté.e.s et implanté.e.s dans le milieux, à la merci d’une décision de leur chef.fe. Le caractère de « métier-passion » associée à la recherche pousse à accepter des situations difficiles et justifie beaucoup d’abus en termes de charge de travail. Les doctorant.e.s, comme les autres universitaires, sont censé.e.s consacrer leur vie à la recherche, ce qui crée des attentes très fortes. Face à ces attentes, les institutions de contrôle (médecine du travail, réunion annuelle), ne remplissent pas toujours leur rôle, soit parce que les doctorant.e.s ont intériorisé et légitimé les abus subies, soit parce que les conflits d’intérêt empêchent la prise d’action concrète pour résoudre les situations problématiques.         

Tout cela ne veut pas dire que les doctorant.e.s qui subissent des abus ne sont pas soutenu.e.s, informellement par leurs collègues ou plus concrètement par leur co-directeur.e.s de thèse mais, sauf en cas exceptionnel ou d’acte particulièrement grave, le ou la chef est « intouchable » et peut se permettre beaucoup avant de commencer à être inquiété.e. Même dans ces cas-là, la résistance est difficile et tend à causer plus de mal (psychologiquement et sur la carrière) aux doctorant.e.s qu’à leur chef.fe.s.

Plus généralement, la politique du « publie ou crève » (publish or perish), de l’augmentation de la charge de travail scientifique et administrative parallèle à une stagnation ou une diminution des moyens financiers écarte toutes les personnes qui, du fait d’une grossesse, d’incidents de santé ou de tout autre problème ne peuvent se donner complétement à leur poste. Elle exacerbe la concurrence entre chercheur.e.s précaires puisque les places de titulaire sont de plus en plus rares, et pousse les titulaires surmené.e.s à exploiter leurs doctorant.e.s ou leurs stagiaires afin de garder la tête hors de l’eau. En effet, si cet ouvrage se concentre sur la question des doctorant.e.s, d’autres personnels universitaires, à commencer par les stagiaires, mais aussi les post-doctorants, voire les titulaires subissent des conditions de travail difficile et une forte pression.

« Comment l’université broie les jeunes chercheurs » se concentre sur les aspects négatifs et les abus du doctorat, mais ne prétend jamais que ce sont les seuls. De nombreuses thèses se passent très bien et, même parmi les doctorant.e.s qui rencontrent des problèmes, la plupart sont déterminé.e.s à continuer la recherche. Se concentrer sur les dérives et surtout l’absence de réponse efficace qui contribue à leur perpétuation reste essentiel si on veut que ces « thèses heureuses » soient plus rependues qu’elles ne le sont aujourd’hui. Les témoignages de personnes qui, bien qu’étant à la fois brillantes et engagé.e.s dans la recherche par vocation, finissent dégoûtées de la recherche et littéralement plus épanouies dans des entreprises privées est particulièrement me sont particulièrement écœurants.

Bien sûr, le harcèlement, appropriation d’idées, le mal-être, le burn-out s’épanouissent également dans le secteur privé, mais il est vital de ne pas oublier que le monde de la recherche n’est pas un ilot de confraternité scientifique et s’apparente plutôt aux « secteurs passions » tels que le jeu vidéo ou le monde associatif, où l’exploitation au nom d’une passion ou d’un idéal est commun est courante et attendue.

Quelles mesures pour lutter contre ces abus ?

Le tableau de l’université que brosse Adèle Combes est celui d’une institution où les l’exploitation et les abus des doctorant.e.s sont suffisamment répandus pour qu’on puisse parler non pas de simples dérives, mais d’un dysfonctionnement systématique de la recherche universitaire, dont les vies brisées de nombreu.x.ses doctorant.e.s ne sont qu’un aspect. Face à ce constat, l’auteure conclut par une série de mesures pour lutter contre la souffrance et les abus dans la recherche, dont les principales sont : créer plus de postes et mieux financer la recherche ; proposer un contrat de travail à tous les jeunes chercheurs, garantissant cinq semaines de congés payés ; créer un syndicat national des doctorant.e.s, chercheur.e.s et enseignant.e.s non titulaires ; améliorer les instances de suivi des doctorants et de lutte contre les discriminations, notamment en créant des organismes indépendants ; modifier les conditions d’habilitation à diriger des recherches pour se centrer également sur les capacités de pédagogie et de gestion et abandonner l’utilisation d’indicateurs quantitatifs pour mesurer le travail des chercheur.e.s.

Je ne doute pas que l’application des mesures proposées par Combes serait positive et parviendrait à effacer ou à limiter grandement la plupart des dynamiques qu’elle dénonce dans son ouvrage. De fait, la seule publication de son ouvrage contribue à mettre la lumière sur ces dynamiques, et à les « dénormaliser », comme ont pu le faire des mouvements de dénonciation de violences (notamment sexuelles et sexistes) sur les réseaux sociaux. Bien sûr, et cela n’a jamais été la prétention de ces mesures, cette première étape ne saurait suffire à régler tous les problèmes inhérents au système actuel de production de la recherche.

Bien que centré sur les doctorant.e.s, la lecture de l’ouvrage d’Adèle Combes est un bon moyen d’avoir un aperçu des dynamiques de production du savoir universitaire. Ce sujet, qui me semble essentiel sur le plan politique et culturel, sera l’objet d’une série d’articles à venir.


[1] Satinsky, E.N., Kimura, T., Kiang, M.V. et al. Systematic review and meta-analysis of depression, anxiety, and suicidal ideation among Ph.D. students. Sci Rep 11, 14370 (2021). https://doi.org/10.1038/s41598-021-93687-7

[2] Katia Levecque, Frederik Anseel, Alain De Beuckelaer, Johan Van der Heyden, Lydia Gisle, Work organization and mental health problems in PhD students, Research Policy, Volume 46, Issue 4, 2017,

[3] Hazell, C.M., Niven, J.E., Chapman, L. et al. Nationwide assessment of the mental health of UK Doctoral Researchers. Humanit Soc Sci Commun 8, 305 (2021). https://doi.org/10.1057/s41599-021-00983-8

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