Luttes animalistes 1/3 – Les système de domination spéciste et humaniste

Solidarité animale – Défaire la société spéciste, Axelle Playoust-Braure, Yves Bonnardel

De même que le véganisme n’est rarement qu’un simple mode de vie, la défense du droits des animaux ne se limite pas à un antispécisme qui serait purement moral, mais peut bien être comprise comme un mouvement militant, mais aussi comme une lutte sociale. Cette série d’article, en s’appuyant sur trois livres bien différents, explorera les différentes pistes que peut prendre l’antispécisme en tant que mouvement social, de sa théorisation en enjeu de luttes jusqu’à l’action directe.

L’oppression des animaux

« Solidarité animale – défaire la société spéciste », a été écrit par Axelle Playoust-Braure et Yves Bonnardel et publié aux éditions la découverte en 2020. Ses premiers chapitres s’appuient sur les productions philosophiques et militantes des antispécistes américains et français depuis les années 70 pour expliquer les mécanismes de domination des animaux que sont le spécisme, discrimination sur la base de l’espèce, et l’humanisme, postulat de la suprématie de l’humanité sur l’ensemble des autres espèces. Un apport théorique décisif de ces auteur.e.s est de considérer le spécisme comme la construction de l’ « animal » comme une catégorie politique, opposée aux humains et marginalisée par rapport à ces derniers[1].

Les auteur.e.s rappellent que l’espèce est une construction sociale, comme la race et le genre. Si la notion d’espèce s’appuie sur des éléments biologiques indéniables, il convient de rappeler qu’elle est remise en question par des biologistes, et notamment par Guillaume Lecointre, qui lui préfère le concept de « flux spécien », et que l’interprétation de ces éléments biologiques dépend de données sociales, liées à nos relations avec nos animaux (nous parlerons plus en détail de ces évolutions dans le prochain article). De plus, comme d’autres groupes marginalisés, les animaux sont souvent réifiés, c’est-à-dire considérés comme objets et dépouillé de leur individualité, ce qui est notamment illustré dans la stricte sélection génétique des animaux d’élevage et domestique, pour les transformer en objet d’ornement, en viande sur pattes ou en machine à lait.

Cette oppression, bien qu’antérieure au développement du capitalisme et de l’industrialisation, a été bouleversée par ces phénomènes : la pêche et l’élevage se sont industrialisés, tandis que des pratiques comme la chasse subsistent, en France du moins, avant tout comme un loisir. Elle bénéficie, en plus de traditions solidement installées, d’une dissimulation permise par un véritable arsenal de propagande publicitaire. Ce que Playoust-Braure appelle le « publispécisme », qui nie la souffrance et la résistance des animaux, simule le consentement, voire l’excitation des animaux face à leur exploitation et leur meurtre, permet d’affaiblir grandement la dissonance cognitive des individus, soucieux pour la plupart du bien-être des animaux mais vivant de leur exploitation. Les auteur.e.s, à la suite de Carol Adams, font le parallèle entre ce traitement et le traitement sexiste souvent réservé aux femmes dans la publicité.

L’ « animalisation » des animaux

L’idée que les animaux sont animalisés peut paraître contre-intuitive : ne le sont-ils pas déjà, des animaux ? Pourtant, cela se tient si on parle des animaux en tant que groupe politique, comme c’est le cas ici. Les animaux sont « animalisés » en ce qu’ils sont placé en situation d’altérité (face à la norme humaine), sont essentialisés, leur individualité est niée, et ils se voient associés des traits similaires à ceux de groupes humains opprimés, telles que les femmes ou les personnes racisés : association à la nature, au corps face à l’esprit, aux émotions face à la raison, à l’instinct face à la réflexion, à la passivité face au caractère actif, volontaire…[2] L’opposition la plus importante est celle entre les humains propriétaires et les animaux appropriés.

Ainsi, les animaux sont « animalisés » comme certains groupes d’humains peuvent être déshumanisés, dans le sens où on les considère dépourvues des qualités humaines distinctives. L’humanité est une catégorie bâtie sur l’exclusion et justifier l’humanisme, c’est justifier le principe d’inégalités et légitimer l’idée qu’oppresser un groupe d’individus peut être légitime. Ces exclusions et justifications d’oppressions sont et ne peuvent que continuer à être appliquées à d’autres catégories, humaines, dont la position est la plus défavorable dans les rapports de force.

Construire une solidarité animale

Pour les auteur.e.s, le fait que les animaux ne puissent s’organiser comme le font les humains transforme la lutte antispécisme entre dominants, ce qui est un handicap sérieux pour sa crédibilité[3]. De plus, une approche uniquement centrée sur la morale peut certes permettre de lutter face la forte pression sociale contre l’antispécisme, mais elle a ses limites lorsqu’elle n’évoque que les choix personnels, invisibilisant les mécanismes de domination. C’est pour cela que l’antispécisme doit être pensé comme un mouvement militant, avec une exigence de justice, et pas un simple appel à la vertu. L’élevage, la pêche, la chasse doivent être abolis, nos rapports aux animaux repensés. S’il semble difficile pour l’écrasante majorité les individus de changer leur consommation du fait d’attachement culturel, psychologique ou économique… ils n’en soutiennent la fin de certaines pratiques et attachent de l’importance au bien-être des animaux. Pour ces raisons, cibler l’offre plutôt que la demande semble plus efficace sur le long terme.

Les auteur.e.s mettent en avant le modèle de L214 : cette structure, qui a beaucoup contribué à la présence de l’antispécisme dans le débat public, est radicale dans son objectif mais se concentre sur les luttes locales et/ou « gagnables » car concernant les pratiques les moins acceptées, telles que le gavage.

Conclusion : des éléments qui pourraient être creusés mais une lecture indispensable

« Solidarité animale » ne parle selon moi pas assez de l’action directe et des écueils que l’institutionnalisation de l’antispécisme pourrait causer, sujets qui seront justement abordés dans les deux prochaines parties de cette série. Pour autant, je ne pourrais même pas reprocher aux auteur.e.s ces absences, car leur ouvrage est court (moins de 200 pages) et couvre déjà un très large terrain. Entre une définition limpide des dominations spécistes et humanistes, de leurs mécanismes et des enjeux d’une lutte contre elles, son apport théorique est décisif et en fait une lecture indispensable pour tout.e antispécisme souhaitant prendre du recul sur cette lutte. Ce terme, « lutte » est d’ailleurs essentiel la démonstration de la légitimité à l’employer ici ne pourrait plus claire : les animaux luttent, c’est un fait, mais il est tout aussi vrai qu’ils ne peuvent, dans les circonstances actuelles, lutter contre la domination spéciste. Comme le disent Playoust-Braure et Bonnardel,  « Si nous ne leur prêtons pas notre voix, qui les entendra ? Et si nous n’agissons pas aujourd’hui, quand le ferons-nous ? ».


[1] C’est précisément pour en désigner le caractère politique et arbitraire que j’utiliserai dans cet article le terme d’«animaux », le préférant à celui d’ « animaux non-humains », plus descriptifs               

[2] Playoust-Braure reprend ces traits de son mémoire « l’élevage comme rapport d’appropriation naturalisé ».

[4] On peut considérer, et c’est le cas de l’auteur sur lequel nous nous pencherons dans le prochain article, que des animaux sont parfaitement sont parfaitement capables de participer à leur libération, mais il reste aujourd’hui indéniable que ces luttes sont souvent très peu efficaces face à l’arsenal humaniste, et que des centaines de millions d’animaux sont tués chaque jour par les humains, et des milliards exploités pour une raison ou une autre.

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