Luttes animalistes 2/3 – Un marxisme antispéciste ?

Fahim Amir - Révoltes Animales
Fahim Amir – Révoltes animales, éd. divergences, 2022

Révoltes animales, publié en 2018 sous le titre « Schwein und Zeit », est centré sur l’idée que les animaux (non humains) sont sujets de l’exploitation capitaliste et développent leurs propres façons d’y résister, battant en brèche l’idée que l’antispécisme ne serait nécessairement qu’un « combat d’alliés ».

Fahir Amir considère ainsi les animaux sont politiques en s’appuyant sur Michel Foucault, pour qui « il suffit de s’opposer à la domination exercée sur soi pour s’avérer politiquement actif », et son ambition est justement d’ancrer les luttes animalistes dans le champ politique. Car les animaux s’opposent à leur domination, en essayant de la fuir ou de lutter d’une manière ou d’une autre contre les individus qui la leur imposent. Amir prend notamment l’exemple des animaux qui tentent de s’échapper de l’abattoir ou des enclos où ils sont enfermés, mais aussi de ceux qui, mis dos au mur, deviennent violents face aux humains. L’auteur de « révoltes animales » prend du recul par rapport aux courants historiques du marxisme, qui étaient et sont profondément spécistes, ne s’étant jamais dispensé des discours spécistes. Celui-ci entend donc concilier posture marxienne[1] et défense des animaux pour la « réactivation d’un marxisme sauvage et imprévisible ».

Son affiliation au courant de pensée marxiste élément essentiel nécessaire à la compréhension des postulats et des argument employés par Fahim Amir est. Celui-ci raisonne principalement en vase clos, en se limitant aux tournures, raisonnements et références propres aux marxistes, ce qui a des conséquences majeures sur la pertinence de ses écrits. En effet, si celui-ci possède une connaissance étendue des philosophies et mouvements animalistes, il ne l’explicite ni ne le prouve dans son ouvrage. Il écarte en quelques lignes tout apport possible des mouvements welfaristes et abolitionnistes[2], ce qui me semble d’autant plus hâtif qu’il ne prend pas la peine d’en préciser les raisons, et n’évoque même pas le citoyennisme défendu par Donaldson et Kymlicka[3]. Il accuse également ces deux mouvements de lutter uniquement « à la place » des animaux, et de considérer ces derniers uniquement comme passifs. Je pense que cette critique est injustifiée ou au moins réductrice, au vu l’importance non négligeable de l’antispécisme libertaire, quand bien même l’antispécisme a d’abord été défendu par des libéraux, et de existence de l’antispécisme citoyenniste développé dans Zoopolis. La conséquence de cette posture est que les raisonnements d’Amir reprennent souvent des thèmes bien connus des antispécistes, quoique de manière moins synthétique et poussée, limitant grandement son apport à la question. Pour cela, je ne peux pas conseiller la lecture de ce livre à mes camarades antispécistes, même s’il pourrait peut-être servir à convaincre des marxistes obtus.e.s de prendre en compte l’oppression des animaux. Malgré ces points négatifs, Amir apporte matière à débat et quelques idées intéressantes concernant le militantisme animaliste, idées que je vais développer dans cet article.

Un point intéressant abordé par Amir est le fait que les relations entre les communautés humaines et les différentes espèces d’animaux sont socialement construites, et ne dépendent pas uniquement de l’adaptation des animaux aux sociétés humaines, mais aussi des dynamiques internes aux sociétés humaines elles-mêmes. Par exemple, la connotation négative des pigeons est récente, et peut être expliquée par le fait que ces derniers ont perdu l’utilité qu’ils ont pu avoir jusqu’au 20e siècle par leur fiente, leur capacité d’être dressé pour distribuer des messages ou autre, la consommation de leur chair. Tout comme Donaldson et Kymlicka, Amir les considère comme des animaux liminaires (bien qu’il n’emploie jamais ce terme), et comme les auteur.e.s de Zoopolis ils les compare à certains groupes humains, notamment ceux qui sont nomades et vivent en marge des sociétés dominantes. Les porcs, quant à eux, étaient présents en grands nombres à New-York, possédés par des prolétaires qui leur donnaient leur restes et auxquels ils permettaient de posséder une certaine indépendance alimentaire. Ils pouvaient souvent se déplacer librement en ville et ce sont les désagréments qu’ils causaient qui ont servi à justifier de les parquer uniquement dans des élevages. Ce n’est qu’après une longue et farouche résistance des propriétaires de porcs et de nombreuses « émeutes aux cochons » que ces derniers finirent par disparaître du paysage des villes. Les animaux, comme certains groupes humains, sont ainsi exploités, invisibilisés, marginalisés, mais aussi réifiés, c’est-à-dire considérés comme des objets, des créatures passives [4]. Et, comme ces groupes humains, les animaux sont également associés au chaos, à la multitude grouillante et incontrôlable, alors même qu’ils ne sont pas plus violents par nature que n’importe quel groupe humain, mais ne le deviennent que quand ils sont provoqués, blessés ou maltraités. Les comportements agressifs ou auto-destructeurs dont ils font alors preuve sont une dernière forme de résistance pour essayer de se soustraire à la souffrance, actes qu’Amir compare au burnout chez les humains.

Pas de frontière pour les animaux non plus

Amir remarque avec justesse que les migrations humaines sont le plus souvent un phénomène social : celles-ci sont financées par d’autres individus, parfois des familles entières, et les migrant.e.s forment entre eux des réseaux. Il considère que les animaux devraient pouvoir, comme les humains, être libres de se déplacer comme ils le souhaitent, et enjoint à les considérer comme « agents de la résistance au sein d’un maquis non-innocent ». Si je pense que l’entraide entre humains et animaux est possible et souhaitable, cette formulation en particulier me paraît anthropomorphique et hors-sol : considérer que les animaux ne peuvent pas lutter d’aucune manière est spéciste, mais les assimiler à des maquisards me semble au mieux très hasardeux et ressemble plus à un simple bon mot qu’à une véritable réflexion. Une critique de la théorisation du partage des espaces entre humains et animaux qu’offre Zoopolis défendant une véritable abolition des frontière aurait au moins pu apporter quelque chose au débat.

Plus de politique, moins de morale ?

Amir considère que, puisque les choix de consommation individuelle ne permettront pas l’abolition du spécisme, il convient de ne pas faire porter la seule responsabilité de l’oppression spéciste sur les individus. Il enjoint également à penser au mal contre les humains que cause la production des produits dans une économie capitaliste, y compris les produits véganes. Il prend l’exemple de véganes qui prennent de la cocaïne, et ont indirectement du sang (de mexicain.e, de victimes de trafics ou autre) sur les mains, mais ne les blâme pas plus qu’il ne blâme les mangeur.e.s de viande du fait qu’il n’existe pas de production éthique dans le capitalisme. Je suis en accord avec ces idées, et ai déjà repris des arguments similaire, mais ne pas inciter fortement les individus à faire évoluer leur manière de consommer et surtout de traiter les animaux me semble à la fois infantilisant pour la « masse » d’individus non sensibilisés à la cause animale et méprisant envers la souffrance des animaux. Je serais curieux de savoir si Amir considère par exemple que les « acquis » sociaux et les mécanismes de l’État-providence ne devraient pas défendus sont prétexte qu’ils sont partie intégrante du capitalisme.

Je pense dans ce cadre que le recours à la morale est non seulement nécessaire, mais ne peut pas être évité. Comme je l’ai dit, je ne pense pas qu’il faille considérer les individus qui participent, acceptent ou défendent l’exploitation spécistes comme responsables (donc coupables) de cette exploitation, mais il est impossible de ne pas leur faire la morale. Après tout, le simple fait de considérer que les intérêts des animaux ne valent pas moins que ceux des humains, c’est considérer que d’autres positions, telles que celle du spécisme, sont « moins bonnes », c’est renvoyer aux spéciste le fait qu’ils oppressent, y compris quand ils se revendiquent d’idéaux progressistes, qu’ils s’opposent à la liberté et l’égalité des individus. Ne serait-ce pas les prendre de haut que de les considérer incapables de changer, incapables à jamais de participer à la lutte ?

Conclusion

Malgré tout le mal que j’ai pu dire de ce livre, sa lecture m’a permis de tirer trois conclusions intéressantes. La première est un rappel du fait qu’il est important de pas transformer les animaux en éternelles victimes et d’invisibiliser leurs résistances. Même si ce comportement ne concerne pas tous les mouvements antispécistes, c’est une attitude qu’il est particulièrement facile d’adopter, tant les animaux sont invisibilisés, et une grande vigilance est nécessaire à ce niveau. La seconde est que, si l’apport des marxistes à l’antispécisme et à la défense du droit des animaux reste anecdotique, l’apport libéral, s’il doit selon moi être dépassé sur de nombreux points, ne devrait pas être ignoré sous peine au mieux de perdre beaucoup de temps et d’énergie et repenser ce qui l’a déjà été, et au pire de perdre certaines théories encore pertinentes. La troisième est que la politique ne peut se passer de morale et qu’il serait illusoire de prétendre mettre cette dernière au second plan. L’antispécisme défend, comme toutes les luttes, une morale et donc une vision du monde bien spécifique. L’ignorer pour se concentrer sur la « lutte politique concrète » ne peut que conduire à ce que l’antispécisme soit mal compris et perde des allié.e.s et acteurs ou actrices potentiels. Faire de la morale sans lutter est peut-être vain, mais lutter sans faire de morale est proprement impossible.


[1] Les marxiens se réclament des apports de Karl Marx tout en se démarquant des interprétations marxistes « traditionnelles ». Je suis trop peu au fait de ces théories pour déterminer si Amir pourrait ou non être légitimement considéré comme marxien et pas juste marxiste.

[2] Je parle de ces deux tendances de manière plus poussée dans la première partie de ma critique de l’ouvrage Zoopolis, que vous pouvez retrouver ici

[3] Je suis conscient que nul.le ne peut tout savoir, mais écrire UN LIVRE ENTIER sur un sujet en oubliant (ou en décidant d’omettre) complétement un des ouvrages les plus remarquables paru sur ce sujet dans la décennie me semble être une faute difficilement pardonnable.

[4] Axelle Playoust-Braure illustre et théorise très bien l' »animalisation » des animaux dans son ouvrage « défaire la société spéciste ». Vous pouvez retrouver ses raisonnements dans ma critique ou dans ce podcast.

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