Lectures du confinements 1 – Geoffrey de Lagasnerie – Penser dans un monde mauvais

Bien que des travails et projets m’ont tenu éloigné de ce blog ces derniers mois, je lis beaucoup. J’ai lu, notamment, incité par un article du Monde, plusieurs ouvrages du philosophe Geoffey de Lagasnerie, et notamment Penser dans un monde mauvais, sorti en 2017, dans je parlerai principalement ici.

Le postulat

La thèse défendue par Lagasnerie est celle-ci : notre monde actuel est « mauvais ». Il déclare ainsi que « le monde est injuste, il est mauvais, il est traversé par des systèmes de domination, d’exploitation, de pouvoir et de violence qui doivent être stoppés, mis en question et transformés. ». Face à cet état de fait, Lagasnerie met en avant un critère qui permettrait de juger le « savoir symbolique », supérieur à tous les autres : son rapport au système. Soit une pensée, ou une création, est fonctionnelle et contribue à perpétuer ou aggraver le système actuel, soit elle est oppositionnelle, si elle contribue à combattre ou remettre en question le système. Il considère que l’autonomie face au pouvoir et le fait de le critiquer ne suffisent pas forcément, et qu’il faut juger en fonction de l’utilité réelle.

En s’appuyant sur cette idée, Lagasnerie considère que les personnes créatrices de savoir symbolique doivent produire avec cette idée en tête, et sortir de « l’auto-référencement », c’est-à-dire de ne produire que pour leur milieu, et de fonctionner en cercle fermés. Il vise notamment les chercheurs universitaires à ce sujet). Une « bonne » création doit remettre en question le système et chercher à exposer la vérité, qui ne peut qu’être oppositionnelle.

Des idées intéressantes sont développées dans cet ouvrage. Je pense que Lagasnerie a raison de souligner que l’apolitisme absolu n’existe pas, et que des champs comme l’art ou la science ne peuvent exister de manière complétement indépendante du reste du monde. De même, il faut prendre en compte le fait que même des choses qui permettent de se « défouler » et d’oublier les oppressions dont nous sommes victimes, voir des critiques de ces oppressions ne sont pas forcément « émancipatrices » et ne contribuent pas forcément à déstabiliser les cadres de nos sociétés. Concernant les sciences, l’idée qu’on ne doit pas limiter un travail intellectuel à une seule discipline, mais rechercher une approche aussi ouverte que possible me semble également importante même si le problème vient selon moi du système de publication scientifique plutôt que des chercheur-se-s au niveau individuel. Le problème, nous allons le voir, est que ces affirmations qui me semblent acceptables sont isolées dans ce paragraphe s’inscrivant dans une grille de lecture non seulement erronée, mais dangereuse.

Le grand flou

Vous avez peut-être remarqué deux choses dans ma première partie. La première est qu’aucun terme n’est défini. La seconde est que certains termes proches sont employés de manière indistincte. Pourquoi parle-t-il parfois de « savoir symbolique » dans son ensemble, parfois uniquement des sciences, parfois uniquement des sciences humaines ? Qu’est-ce qui différencie un savoir symbolique d’une production culturelle ? Qu’est-ce que le monde ? Le système ? La société ? Le style et la radicalité de Lagasnerie sont séduisantes, mais son manque de clarté nous force à interpréter. Ce flou marque au mieux un manque de rigueur et une incompétence en tant qu’écrivain. Au pire, il peut être une technique permettant de répondre aux critiques en interprétant le texte différemment selon les situations et en se plaçant en position de force puisque lui seul sait ce qu’il a bien pu vouloir dire..

En plus de ce flou terminologique, Lagasnerie reste flou sur les implications comme sur les conséquences pratiques de sa philosophie. Comment savoir si une œuvre est oppositionnelle ? Lagasnerie précise que bonne volonté de l’auteur.e ne suffit pas, il assure que bien que des pratiques qui se veulent critiques sont en fait fonctionnelles. Il conviendrait à des individus de décider ce qui est oppositionnel ou non, mais qui et comment ? Même si on admet, exemple que prend Lagasnerie, qu’un roman raciste ne devrait pas être publié (et qui est-il pour décider de cela seul ?), les mêmes questions se posent : qui décide que telle ou telle œuvre est raciste ? Et sur quels critères ? Nous ne le saurons jamais.

Ce flou est d’autant plus gênant que l’auteur est très catégorique, et que sa position n’est absolument pas nuancée.

La nuance en prison

Je pense que la nuance est essentielle. Je ne parle pas d’une nuance relativiste, qui amènerait à penser que tout le monde a un peu raison et que de ce fait toute remise en question de l’existant serait à bannir. Je pense que l’humanité comme toute autre espèce, mais aussi tout phénomène social, est complexe car composée d’individualités distinctes les unes des autres. Nous devons penser ces individualités, qu’il s’agisse d’être vivants ou de phénomènes, comme forcément nuancées car s’inscrivant dans le cadre d’un continuum. Nous pouvons considérer notamment grâce à Guillaume Lecointre que la notion d’espèce est une abstraction, car s’il y a des individus qui appartiennent de manière évidente à une espèce A et d’autre à une espèce B qui lui est cousine, il peut arriver que des individus soit plus ou moins proche de l’une ou de l’autre. Il en va de même pour le genre, ou pour des notions sociétales comme la bourgeoisie. Appuyons-nous sur une définition claire, par exemple celle de Marx et Engels, qui est celle-ci : « On entend par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. » (Karl Marx et Friedrich Engels – Le Manifeste du parti communiste). Même lorsque le concept de bourgeoisie est ainsi explicité, et ce n’est pas toujours le cas, on peut dire que s’il est des individus qui font partie de la bourgeoisie, ce n’est pas le cas de tous. Un artisan qui possède ses propres moyens de production et travaille avec des apprentis est-il un bourgeois ? Une fille de rentier, qui ne possède rien elle-même et sera dépendante d’un mariage pour conserver son statut, est-elle une bourgeoise ? 

Considérer chaque individu avant d’affirmer quoi que ce soit, ne pas oublier que les catégories sont des abstractions aux contours flous et aux membres distincts permet d’éviter l’écueil d’assigner à un individu une mentalité ou des comportements en fonction de sa seule identité. Par exemple, les enchaînements logiques « Les femmes sont plus douées pour le care, donc cette femme sait forcément bien s’occuper de son enfant » et « les hommes sont violents donc cet homme est forcément violent » ne peuvent être vrais dans 100% des cas, puisqu’ils reposent sur des généralisations abusives. 

Cette longue digression me semble importante pour que vous compreniez pourquoi l’absence de nuance dont fait presque toujours preuve Lagasnerie m’interpelle. Selon lui, le monde (quoi que ce monde soit) est mauvais, et c’est tout. Il reprend Adorno sur le fait que la société repose sur des institutions (ici encore, on ne sait pas ce qui est exactement entendu par « société » ou « institutions ») qui mentent et dissimulent, et que la vérité est forcément oppositionnelle. Soit une œuvre (et par extension, la personne qui la créé) est oppositionnelle donc utile, soit elle ne l’est pas et constitue en une forme de collaboration avec le système, au mieux inoffensive et inutile, au pire néfaste. Si Lagasnerie concède qu’on ne peut pas traiter des personnes qui se considèrent apolitiques de la même manière que d’autres qui sont ouvertement réactionnaires ou conservatrices, il fait l’impasse sur le fait qu’une production peut être interprétée de plusieurs façons, en fonction du contexte.    
En intimant à choisir, sans préciser comment pourrait se faire ce choix, sans laisser de place à la nuance, Lagasnerie laisse la place à l’arbitraire, et pas n’importe lequel : son arbitraire.

L’élitisme implicite

Lagasnerie semble souhaiter, tout comme moi, améliorer les conditions d’existence des individus (il ne le dit pas clairement mais, il dit s’opposer au « système » actuel du fait du caractère « mauvais » de celui-ci) mais s’attarde peu sur comment faire.           
J’en ai parlé brièvement : sur quelle base considérer qu’une œuvre est fonctionnelle ou non ? Raciste ou non ? Si la science ou l’art ne peuvent être indépendants, de qui ou quoi doivent-ils dépendre ?

Je pense que les éléments de réponses à cette question, ne peuvent être trouvés que par l’étude du réel et une meilleure connaissance du monde, et je pense que cette étude devrait être collective et démocratique. Lagasnerie, lui, semble penser (et je lui fais peut-être encore un mauvais procès) que la marche à suivre, comme la réalité, ou ce qui est bien ou mal, ne peut qu’être pensé par des individus qui se distinguent de la masse.

Lagasnerie, dans cet ouvrage, ne met pas en avant les communautés, le collectif, la démocratie. Il met en avant certains individus : les intellectuels : chercheurs en sciences sociales, artistes, écrivains dans cet ouvrage, comme il met en avant Snowden, Assange et Manning dans son ouvrage « L’art de la révolte: Snowden, Assange, Manning« 

Que ce soit clair : prendre en compte les individus n’est pas un mal. Je revendique une approche individualiste, mais ce que je veux dire par là c’est que je pense qu’il faut prendre en compte TOUS les individus, au sein d’un cadre collectif (car tous les humains ou presque vivent en groupe) et aussi démocratique que possible.

Lagasnerie ne parle pas de vraiment collectif, ni de démocratie. Les seules personnes qu’il admet comme faisant partie de sa « communauté » sont celles qui partagent le même objectif que lui, et probablement (bien que ce ne soit précisé) les personnes qui partagent les mêmes méthodes et, plus généralement, sont d’accord avec lui. Il écrit ainsi : « Ecrire pour que cela serve, écrire pour donner des armes, penser pour être oppositionnel conduit ainsi à éprouver que mon espace d’appartenance et d’interlocution – mon champ – se définit par l’ensemble des individus qui, dans leurs domaines respectifs (épistémologiques, artistiques, culturels, politiques), cherchent eux aussi à mettre en question le système : c’est avec eux que je me bats, avec eux que je discute, avec eux que je débats contre ceux qui travaillent, dans leurs domaines respectifs, à la perpétuation – voire à l’aggravation – des systèmes de pouvoir. »

Il ne met pas en avant LES individus mais DES individus, des « individus exemplaires ». Il critique les chercheurs-ses hermétiques au monde non universitaire, à juste raison selon moi, mais a l’air de penser que lui et les intellectuel-le-s qui pensent comme lui méritent un rôle particulier. Il donne l’impression de se rêver, aux côtés de quelques autres, en avant-garde qui pourrait et devrait guider les masses vers un jour meilleur, en leur montrant ce qui est bon et comment faire pour y parvenir. Il déclare « S’adresser aux mouvements sociaux, aux gens-qui-luttent, ce n’est pas se mettre à leur service ou répéter ce qu’ils disent déjà. C’est au contraire essayer de toujours chercher ce qui est absent dans le mouvement, ce qui n’est pas là, les questions qui ne sont pas posées, les individus qui sont exclus du mouvement et qu’on ne voit pas, etc. ». Cette approche est d’autant plus dérangeante qu’elle est associée à un refus de discussion collective et de véritable remise en question de ses conclusions.

Il est assez ironique, voire cynique s’il le fait de manière délibérée, que Lagasnerie dénonce les impensés et les mensonges du capitalisme, et qu’il considère crucial de la exposer (ce qui me semble vrai, même s’il ne s’agit que de la première étape) alors même qu’il s’appuie sur un discours flou et des non-dits pour asseoir son autorité en tant qu’intellectuel. Même s’il prétend faire partie du « nous » nébuleux des antisystème, il est clair que Lagasnerie n’est pas digne de confiance d’un point de vue militant.

Brève conclusion

Si les considérations de Lagasnerie ne sont pas toutes vides de sens, son attitude autoritariste, élitiste, laissant, mettant de côté l’émancipation et la gouvernance collective, ne peut être acceptable, et a mené de nombreux pays à leur ruine. Je pense aussi, et c’est peut-être le plus triste, que Lagasnerie n’est même pas un bon militant antisystème. Je ne vois pas qui ses ouvrages pourraient convaincre, à par les personnes déjà convaincues. Je ne vois pas ce que pourraient accomplir ses visites à France Info et autres médias libéraux où il ne sert, dans un cadre qui ne permet pas de développer des idées, qu’à amuser la galerie avec ses déclarations simplistes et son attitude provocatrice, et à servir de repoussoir pour l’auditeur-rice content-e de voir que, si c’est ça l’alternative, le système actuel a du bon.

3 réflexions sur “Lectures du confinements 1 – Geoffrey de Lagasnerie – Penser dans un monde mauvais

  1. Bob

    Critique excellente.
    Il est compliqué de critiquer un ouvrage, un texte, à la lumière des éléments qu’il ne traite pas.
    Par contre, ne pas définir les termes qu’on emploie est toujours une lacune insurmontable.
    Sans forcément vous rejoindre sur la nécessité de raisonner en termes d’individualité, on ne peut qu’apprécier le démontage d’arguments politiques, philosophiques, dont les fondements sont si fragiles.

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  2. Salut Nimrod,

    En premier lieu, je précise que j’ai pas lu le bouquin dont il est question ici.
    J’ai par contre l’impression d’être confronté à des idées assez proches dans ma vie de tous les jours, où des catégories (qui peuvent avoir leur intérêt par ailleurs) sont parfois utilisées pour résumer des individus sans nuances (et je ne parle pas que des espèces).
    Je te rejoins sur les dangers de telles approches de la réalité.

    A ce sujet, as-tu eu l’occasion de lire cet article de Timothée Gallen et Richard Monvoisin ? https://lamorce.co/lespece-est-morte-vive-le-flux-specien/

    Il y est, entre autre, question des avantages épistémologiques de la notion de « flux spécien », qui pour le dire vite, présente le même intérêt pratique que la notion d’espèce, mais permet notamment d’éviter d’avoir recours à cette catégorie fixiste pré-darwinienne.

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