Zoopolis – critique partie 1 – Les limites des mouvements animalistes walfaristes, écologiques et abolitionnistes

Zoopolis, écrit par les philosphes Sue Donalddson et Will Kymlicka, a pour ambition de théoriser l’inclusion des animaux sentients dans toute leur diversité au sein des sociétés humaines en tant que citoyens. Il s’appuie pour cela sur les idées de souveraineté, de résidence, de migration, de territoire, d’appartenance sociale et de citoyenneté. Bien que cet ouvrage soit à ma connaissance peu connu en dehors des cercles antispécistes, il me semble apporter des réponses très intéressantes à la cohabitation entre humains et non-humains, et s’adresse non seulement aux antispécistes, mais aussi à toute personne soucieuse des droits des animaux. Zoopolis a été traduit récemment par Pierre Madelin [1], mais reste un livre assez technique, et je vais donc essayer d’en faire un résumé aussi clair que possible pour en rendre les idées plus accessibles.
Cet article est la première partie de la critique que j’en fais, ci-dessous les liens vers les autres parties :

Partie 2 – Étendre les droits des animaux par la théorie de la citoyenneté

Partie 3 – Les animaux domestiques au sein de la théorie des droits des animaux

Partie 4 – Les implications d’une citoyenneté des animaux domestiques

Partie 5 – La souveraineté des animaux sauvages

Partie 6 – La question des animaux liminaires + conclusion générale

Les limites des mouvements animalistes walfaristes, écologiques et abolitionnistes

Un bon moyen de comprendre les enjeux liés à une posture philosophique est de revenir sur les théories auxquelles elle s’oppose, auxquelles elle prétend répondre ou dépasser. C’est ce que font Donaldson et Kymlicka, qui commencent leur ouvrage sur un constat d’échec : malgré des décennies de militantisme et certains acquis obtenus, les défenseur.e.s de la cause animale ne sont parvenu.e.s ni à remettre en cause structurellement l’exploitation des animaux non-humains par les humains sur le plan sociétal et culturel, ni à enrayer la baisse du nombre d’animaux sauvages. Une des raisons avancées pour cet échec relatif est les limites que connaissent les trois approches contemporaines de la défense des droits des animaux que sont le walfarisme, l’approche écologique ou l’approche des « droits basiques », rapidement décrites par les auteurs.
Le welfarisme est une approche réformisme, qui considère important d’améliorer les conditions de vie des animaux domestiques et d’élevage et d’avoir un comportement plus éthique envers eux, sans remettre en cause leur exploitation.   
L’approche écologique, elle, tente de défendre les intérêts des écosystèmes et de la « nature » en général, et si certaines de ces postures sont favorables aux droits des animaux, comme l’opposition à l’élevage industriel, ce n’est pas nécessairement le cas. En effet, l’approche écologique ne distingue pas les êtres sentients et non sentients, et elle privilégie la préservation ou la restauration d’écosystèmes par rapport à la préservation des vies animales individuelles. L’approche des « droits basiques », enfin, est souvent celle retenue par les antispécistes. Elle postule des droits négatifs aux animaux, ceux de ne pas être tués ou exploités, ainsi que celui d’être « laissé tranquille » par les humains. La conséquence de cette approche est la posture dite « abolitionniste ». Celle-ci encourage la non-intervention des êtres humains face aux êtres non-humains, ce qui implique la fin de l’élevage et de la domesticité des animaux non humains, perçus comme fondamentalement fondée sur l’exploitation de ces derniers.

Les auteur.e.s de Zoopolis défendent un antispécisme radical mais s’opposent à la posture abolitionniste. Premièrement, ils considèrent que les relations entre les humains et leurs animaux ne sont pas nécessairement abusives, et que ces derniers possèdent les moyens d’une part d’expliciter et parfois de défendre ce qu’ils souhaitent de cette relation, et qu’une négociation est possible. Secondement, ils considèrent que les animaux ne sont pas nécessairement incapables de s’acquitter de devoirs comme les humains le font. En résumé, ils accusent les tenants de l’abolitionnisme de faire preuve de spécisme, en considérant les animaux non-humains comme fondamentalement différents des humains et incapable de faire société avec ces derniers. Ils proposent comme alternative une approche relationnelle, que j’appellerai à partir d’ici « citoyenniste », qui donne aux animaux une place par rapport à la société humaine, avec un statut, des droits et des devoirs qui varient en fonction de leur capacité et de leur position face aux humains. Par cette posture, les auteur.e.s connectent la théorie du droit des animaux aux théories de la citoyenneté.

Le citoyennisme est radical même par rapport à la posture abolitionniste en ce qu’il nécessite de repenser complétement les rapports entre les humains et les autres animaux, et plus seulement d’accorder à ces derniers un droit de non-ingérence, et peut sembler difficilement applicable même pour des personnes convaincues par l’idée. Zoopolis est justement consacré à expliquer l’ensemble des fondements de cette théorie et à en étudier les conséquences possibles de son application pour les humains comme pour les autres animaux.

Des droits fondamentaux pour les animaux

Pour Donaldson et Kymlicka, “tous les animaux possédant une existence subjective, c’est-à-dire tous les êtres sentients, devraient être considérés comme ayant des droits fondamentaux, et ne devraient pas voir leurs intérêts essentiels sacrifiés pour le bien des autres. L’intérêt est ici compris comme le fait de faire ce qu’on souhaite pour soi, et les intérêts essentiels comme le droit à la vie et droit à des conditions de vie digne (aussi vague que ce soit). Si tous les intérêts de tous les individus ne peuvent être satisfaits en permanence, puisqu’ils peuvent être contradictoires (et parvenir à intégrer ce fait sans léser d’individus par rapport à d’autres est un des objectifs de cet ouvrage), les intérêts essentiels, eux, sont vus comme inviolables.

Cette idée est aujourd’hui acceptée au moins en droit concernant les humains, bien qu’elle ne soit pas toujours respectée de fait. Les auteurs se placent dans un cadre individualiste en considérant que nul « bien commun » ne devrait pouvoir permettre de retirer les droits fondamentaux des individus. Pour distinguer qui doit ou non se voir accorder des droits fondamentaux, les auteur.e.s considèrent, au sein de la sphère du vivant, le critère de la sentience est plus pertinent que les arguments religieux, qui ne reposent sur rien d’autres que des dogmes, ou ceux liés à une ou plusieurs spécificités humaines, qui ont en commun de ne pas véritablement en être. En effet, certains humains sont incapables d’utiliser un langage complexe (alors que certains animaux si) ou de se projeter sur l’avenir (alors que certains animaux si). Pourtant on ne traite pas (ou plutôt, on n’est pas censé traiter) ces humains comme on traite la plupart des animaux, c’est à dire comme si leur vie n’avait aucune autre valeur que l’utilité qu’elle possède pour les humains qui l’exploitent. Un être sentient peut souffrir quel que soit son niveau d’intelligence et quelle que soit la manière de mesurer celle-ci. Dans ce cadre, si on souhaite causer le moins de souffrance possible, c’est l’impact sur les êtres sentients qu’il faut prendre en compte. Les auteurs s’opposent ainsi à l’idée de “nature” opposée à la culture humaine (comme le fait par exemple Yves Bonnardel), et ce rejet de la nature justifie le fait de considérer les animaux non-humains sentients, qui ne sont pas par nature différents des humains dans toute leur diversité.

Pour les auteur.e.s, surévaluer la différence entre les humains et les autres animaux contribue autant au risque de mal juger leurs droits et leurs besoins qu’en surévaluant nos similarités avec eux et en projetant sur eux nos propres besoins, désirs et intérêts. Leur but n’est donc pas de considérer les animaux non-humains comme semblables en tous points aux humains, ni de minimiser notre responsabilité par rapport aux animaux domestiqués ou sauvages, mais au contraire de créer un système plus inclusif. Leur position n’est pas de réduire les droits fondamentaux des humains, mais de les étendre à d’autres créatures.

Cependant, au-delà des droits fondamentaux, il s’agit bien de repenser l’ensemble du système législatif, et c’est dans la seconde partie de cette critique que nous aborderons plus en détail l’approche citoyenniste proposée par les auteur.e.s.


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[1] Également auteur des livres « Après le capitalisme » et « Faut-il en finir avec la civilisation ? – Primitivisme et effondrement« , dont je vous conseille la lecture si ces sujets vous intéressent.

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